lundi 12 février 2018

Le Nautilus

Publié aux Impromptus Littéraires sur le thème : D'un océan à l'autre






On allait voir ce qu'on allait voir avait dit Oncle Hubert en remisant au grenier pliants, gaules, bourriches et épuisettes.
Finis les après-midis à user nos patiences sur des hameçons trop acérés pour nos petits doigts, des heures à taquiner le peu qu'il y avait à taquiner entre deux passages de péniches chargées à ras bord et qui déclenchaient des tsunamis couleur café-au-lait où disparaissaient nos bouchons dans des relents vaseux mêlés de gasoil...
Adieu canal de Bourgogne - l'océan planté d'écluses de mes jeunes années - et à nous la grande bleue, le lac des Cheutons (les étrangers disent les Settons) où on allait tâter de la gueule carnassière.

Elle faisait aviron cinq mètres, tout au plus cinq mètres cinquante et s'appelait - j'ignore pourquoi - Nautilus, en tout cas il nous fallut écoper l'eau des dernières pluies pendant dix minutes avant d'y poser les pieds au sec.
Oncle Hubert avait insisté pour louer cette barque car - disait-il - il la sentait bien; moi je trouvais qu'elle sentait surtout le moisi avec ses bancs tout déniapés et je me souviens que ça viaunait le poisson pourri à en choper le virot!

Comme on se chamaillait mes cousins et moi pour savoir qui prendrait les rames, l'Oncle crut bon d'expliquer qu'elles possèdent un côté qui plonge dans l'eau et un côté qui donne des ampoules... aussi nous montra t-il comment prendre l'instrument par le meilleur bout c'est à dire par celui qui donne des ampoules.
Il ajouta que quand la rame ne repose pas sur la barque - dans cet accessoire qu'on nomme joliment la Dame de nage - on appelle ça une pagaye et c'en fut une belle tellement on s'empressa de ramer comme des manches.

Après nous avoir traités de berlodiaux et autres qualificatifs qu'on ne trouve que dans les bons lexiques bourguignons, Oncle Hubert prit un manche dans chaque pogne et sur ses épaules la lourde responsabilité de nous mener à bon port avant la nuit.
Dire qu'on appelle ça 'ramer en couple' relève du folklore puisque tante Anastazia avait eu la grande sagesse de rester à ses fourneaux.
“Regardez bien” gronda t-il en s'asseyant dos à la pointe “voilà ce que c'est que ramer à la ponantaise” et on comprit bien vite qu'on ne serait pas assez de quatre pour le guider dans la bonne direction.
Notre but était le grand barrage de granit au bout de ce lac des Cheutons où nous attendaient parait-il quelques belles gueules de brochet et aussi la Mère Lousine si l'un de nous venait à passer par dessus bord !

S'il avait fait sa préparation militaire marine à Marseille sans jamais quitter le bar des sous-officiers, oncle Hubert en avait gardé parait-il une solide expérience du pied marin et comptait bien nous la faire partager.
Très inquiet du roulis qui s'amplifiait à chaque coup de rame, Petit Pierre ne fut pas plus rassuré quand oncle Hubert eut déclaré "qu'une mer calme n'a jamais fait un bon marin".

Pour l'heure un rayon de soleil entre deux gros nuages noirs éclairait sa face rubiconde, éclatant témoignage de son effort et d'un long entraînement au kir traditionnel (un tiers aligoté, deux tiers crème de cassis à 20° plus un tiers d'accent à rouler les 'R' ) ; il se fendit d'un “O Sole Mio... Che bella cosa e' na jurnata 'e sole” assez incongru et copieusement farci de canards!
Ses vocalises furent subitement interrompues par une grosse rabasse tombée d'un nuage d'encre et qui nous laissa tripés et gaugés jusqu'aux os en moins d'une minute.
On dut se résoudre à écoper à nouveau tant l'eau montait dans la barque, et consoler Petit Pierre qui y ajoutait son torrent de larmes.
Paradoxalement si on était trempés, on n'y voyait goutte et l'oncle jugea plus prudent d'abandonner sa nage à la ponantaise pour godiller, tourné vers l'avant.
Je reste persuadé qu'il avait surtout les fesses talées et grand besoin de se décramper les jambes.
Pour le novice que j'étais, je dirai que la godille - telle que oncle Hubert la pratiquait à cet instant - est une sorte de danse entre le twist et le mashed potatoes censée faire avancer l'embarcation et qui eut pour seul effet de nous faire perdre notre dernière rame.

J'étais en train d'apprendre l'océan et ses vicissitudes.
Sur le barrage, un forcené nous faisait de grands signes et finit par nous lancer un grappin qu'oncle Hubert manqua de peu de prendre sur la tête!
C'était le père Némot, le loueur de barques venu à notre rescousse et sans qui je ne pourrais relater cette aventure aujourd'hui.
Notre commandant Hubert avait baissé les couleurs dans la plus pure tradition de la marine - livide et claquant des dents - remis le Nautilus à son propriétaire et pris congé à grandes enjambées en nous poussant devant lui.

On ne court jamais très vite dans des pantalons trempés mais à l'idée de nous requinquer autour d'une tarte aux quetsches qu'aurait mitonnée tante Anastazia, on regagna la maison avant les premières étoiles.
Ce que j'aime plus que tout et qui caractérise une tante-gâteau c'est sa propension à ne jamais poser de questions... et ce fut bien pour tout le monde.

2 commentaires:

  1. Tiens, ça me rappelle quand la gaffe de la barque à fond plat est restée fichée dans la vase de l'étang de Thorpeness (Suffolk) et que nous avons dû nous coucher pour ramer à la main la récupérer :o)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. A chacun sa galère... reste les bons souvenirs !

      Supprimer