Publié au Défi Du Samedi sur le thème RADOTAGE
Un matin - mais était-ce un matin -, il fallut bien se rendre à l'évidence : le temps avait bel et bien disparu.
Quand
tout le monde ou presque se fut rendu à « L'Eve y danse »
- la dernière guinguette encore ouverte dans le canton - le préfet
prit la parole en promettant de la rendre : "Boudiou!
Je vous donne ma parole que nous allons rapidement trouver une
solution à ce fâcheux contre-temps".
La
dernière fois qu'il avait dit ça, c'était quand notre fontaine
municipale s'était tarie mais j'étais trop jeune pour m'en souvenir
et le vieux Paniole n'avait pas son pareil pour en parler.
Vint
le tour des questions et chacun tour à tour de faire le tour de la
question.
Un
garçon vacher voyait le mal en pis et jurait mort aux vaches qu'on
était tous foutus tandis que les moissonneurs voyaient le mal en
épis.
Monsieur
Papillon l'horloger et son éternelle mauvaise foi s'étaient
abstenus de venir, prétextant qu'ils n'avaient pas le temps et
qu'ils donneraient leur avis en temps utile.
Notre jeune
instituteur fit justement remarquer que nous avions désormais tout
le temps pour y réfléchir sauf que lui était jeune et l'un des
rares du canton à être équipé pour réfléchir.
Le
clerc de notaire pour qui le temps n'était qu'argent tripotait sa
montre dans l'espoir de voir gigoter sa trotteuse et déclara qu'à
partir de dorénavant il faudrait gagner du temps.
Des
bigotes égrenaient leurs chapelets, retenant dans leurs doigts
flétris des perles d'un autre temps en priant Dieu pour qu'il
revienne.
Les
optimistes affirmaient que de tout temps on avait toujours eu le
temps et qu'il allait revenir d'avant longtemps, ce qui ne rassura
personne.
Un
rastaquouère venu des calanques grecques ou d'on-ne-sait-où osa
même prétendre qu'il fallait relativiser le problème mais un cri
tonitruant l'interrompit.
"Qui
a bien pu tuer le temps?"
La
voix forte du 'gardian' avait résonné dans le troquet comme une
plombe sur la grosse cloche du campanile aussi personne ne s'avisa de
répondre, chacun ignorant qu'il existât une date d'ouverture de la
chasse au temps.
Peut-être
n'était-il pas tout à fait mort et l'idée d'un mi-temps commença
même à circuler dans une assistance fébrile et prête à toutes
les concessions. Les initiatives les plus folles fusèrent de toutes
parts: laisser du temps au temps, chercher lanterneja (midi
à quatorze heures) et bien d'autres galéjades encore.
Comme
le vieux Paniole se levait le brouhaha finit en soupir; à le voir
péniblement ouvrir la bouche, chacun comprit qu'il allait prendre
son temps mais après tout c'était le sien et il était compté.
Il
commençait toujours ses phrases par « De mon temps »
mais pas cette fois.
"Depuis
des lustres..." dit-il "j'ai
dans ma remise une machine à remonter que m'avait laissé en gage un
certain Wells... un excentrique à qui j'avais prêté ma mule mais
qui n'est jamais revenu".
"Le
vieux Paniole radote encore, on n'est pas sortis de la
guinguette!" ironisa
Monsieur Papillon l'horloger.
"Alors
si le coeur vous en dit de la remonter..."conclut
le vieux en se rasseyant "je
l'échange volontiers pour une paire de mules".
Le
soir même - mais était-ce le soir - il fallut bien quitter « L'Eve
y danse » et le troc eut lieu: un couillon reçut une sorte de
sablier géant avec deux cordages et le vieux Paniole une paire
d'espadrilles...
