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samedi 11 avril 2026

La machine à remonter


Publié au Défi Du Samedi sur le thème RADOTAGE



Un matin - mais était-ce un matin -, il fallut bien se rendre à l'évidence : le temps avait bel et bien disparu.


Quand tout le monde ou presque se fut rendu à « L'Eve y danse » - la dernière guinguette encore ouverte dans le canton - le préfet prit la parole en promettant de la rendre : "Boudiou! Je vous donne ma parole que nous allons rapidement trouver une solution à ce fâcheux contre-temps".
La dernière fois qu'il avait dit ça, c'était quand notre fontaine municipale s'était tarie mais j'étais trop jeune pour m'en souvenir et le vieux Paniole n'avait pas son pareil pour en parler.


Vint le tour des questions et chacun tour à tour de faire le tour de la question.
Un garçon vacher voyait le mal en pis et jurait mort aux vaches qu'on était tous foutus tandis que les moissonneurs voyaient le mal en épis.
Monsieur Papillon l'horloger et son éternelle mauvaise foi s'étaient abstenus de venir, prétextant qu'ils n'avaient pas le temps et qu'ils donneraient leur avis en temps utile.
Notre
 jeune instituteur fit justement remarquer que nous avions désormais tout le temps pour y réfléchir sauf que lui était jeune et l'un des rares du canton à être équipé pour réfléchir.
Le clerc de notaire pour qui le temps n'était qu'argent tripotait sa montre dans l'espoir de voir gigoter sa trotteuse et déclara qu'à partir de dorénavant il faudrait gagner du temps.

Des bigotes égrenaient leurs chapelets, retenant dans leurs doigts flétris des perles d'un autre temps en priant Dieu pour qu'il revienne.
Les optimistes affirmaient que de tout temps on avait toujours eu le temps et qu'il allait revenir d'avant longtemps, ce qui ne rassura personne.
Un rastaquouère venu des calanques grecques ou d'on-ne-sait-où osa même prétendre qu'il fallait relativiser le problème mais un cri tonitruant l'interrompit.
"Qui a bien pu tuer le temps?"
La voix forte du 'gardian' avait résonné dans le troquet comme une plombe sur la grosse cloche du campanile aussi personne ne s'avisa de répondre, chacun ignorant qu'il existât une date d'ouverture de la chasse au temps.


Peut-être n'était-il pas tout à fait mort et l'idée d'un mi-temps commença même à circuler dans une assistance fébrile et prête à toutes les concessions. Les initiatives les plus folles fusèrent de toutes parts: laisser du temps au temps, chercher lanterneja (midi à quatorze heures) et bien d'autres galéjades encore.


Comme le vieux Paniole se levait le brouhaha finit en soupir; à le voir péniblement ouvrir la bouche, chacun comprit qu'il allait prendre son temps mais après tout c'était le sien et il était compté.

Il commençait toujours ses phrases par « De mon temps » mais pas cette fois.
"Depuis des lustres..." dit-il "j'ai dans ma remise une machine à remonter que m'avait laissé en gage un certain Wells... un excentrique à qui j'avais prêté ma mule mais qui n'est jamais revenu".


"Le vieux Paniole radote encore, on n'est pas sortis de la guinguette!" ironisa Monsieur Papillon l'horloger.
"Alors si le coeur vous en dit de la remonter..."conclut le vieux en se rasseyant "je l'échange volontiers pour une paire de mules".
Le soir même - mais était-ce le soir - il fallut bien quitter « L'Eve y danse » et le troc eut lieu: un couillon reçut une sorte de sablier géant avec deux cordages et le vieux Paniole une paire d'espadrilles...


samedi 28 mars 2026

Inepties primaires

 Publié au Défi Du Samedi sur le thème : Palimpseste

Dans l'Antiquité, parchemin manuscrit effacé sur lequel on a réécrit






Je ne gommerai plus la copie de ma voisine pour y inscrire des inepties

Je ne gommerai plus la copie de ma voisine pour …


Je ruminais en mon for intérieur en songeant qu'il me restait encore quatre vingt dix huit lignes à copier sous le regard faussement sévère de notre maîtresse.
Les grosses lunettes à monture d'écaille qu'elle portait par souci d'autorité n'ôtaient rien à ses jolis yeux bleus qui n'avaient besoin d'aucune correction, du moins le croyais-je à l'âge où les mots myopie et presbytie n'étaient pour moi qu'un supplice de plus, le dur combat du i et du i grec!


Pour la petite histoire c'est à cette époque que j'appris quelle réputation on donne aux femmes à lunettes mais ayant déclamé haut et fort cette soi-disant vérité lors d'une réunion de famille, l'avoinée qui s'ensuivit m'ôta pour longtemps l'envie d'en savoir plus sur les moeurs des binoclardes.


Mais je m'égare.

Ce jour-là ma voisine de pupitre s'appelait Mauricette une rouquine rondouillarde au sourire niais qui m'avait suffisamment humilié en géographie pour mériter ma forfaiterie.

Elle avait eu une crise de fou rire lorsque j'avais affirmé que la France se situait au milieu du monde, donc bien placée.

Aussi avais-je subtilisé sa copie pendant la récré pour y ajouter quelques mots issus de mon imagination débordante.

En lisant « sa » prose notre maîtresse apprit que :

« A la fin des cours la connerie retentit »

« Le caviard pousse dans des poissons très chairs »

« Les os des jambes sont les tibias et les Pyrénées »


Si j'avais eu plus de temps j'aurais ajouté cette phrase évidente pour moi « Il faut faire ses devoirs à la maison … pour pouvoir dormir en classe »


Quand j'aurais fini d'écrire mes cent lignes il me resterait à effacer mes « inepties » sur la copie de cette gourde de Mauricette.
J'aurais alors créé sans le savoir mon premier et dernier palimpseste, un mot que j'aurais eu du mal à orthographier à l'époque tout comme aujourd'hui.

samedi 14 mars 2026

Ciel mon destin !

 

Publié au Défi Du Samedi sur le thème : Néphélomancie

(Divination par l'interprétation de la forme des nuages)


C'est dans le blanc laiteux d'un méchant cumulus

ou dans l'oeil d'un stratus aux formes biscornues

qu'une experte voyante haussant les bras aux nues

te dira « Méfie-toi, prends garde à l'autobus »


Pointant la troposphère où traînent les cirrus

chargés de particules aux déserts arrachées

la sorcière habitée s'en va jurer, cracher

que tu seras prochainement chinois ou russe


Ainsi troue le destin notre couche d'ozone

inspirant les devins, prophètes de tout poil

quand d'autres lisent au marc de café, au gasoil


ou que les plus « chébran » à coups de mégabits

nous prédisent l'amour ou bien la mort subite

en surfant sur Snapchat ou le fleuve Amazon


samedi 8 juin 2024

Le sparadrap pour les Nuls

 

Publié au Défi Du Samedi sur le thème du Sparadrap


Le sparadrap a été inventé par un dénommé Dézive et sa bande … la bande à Dézive.


Le sparadrap a été conçu pour éviter qu'on presse la compresse puisque qu'elle tient alors sans les doigts, mis à part les doigts qui tiennent au sparadrap.


Il a été conditionné en rouleau mais on peut préférer le pansement individuel prédécoupé ou à découper soi-même.

Si on se blesse en le découpant soi-même on maintient astucieusement ledit pansement avec un sparadrap prédécoupé.


A la SNCF on l'utilise pour tenir les caténaires lorsqu'on doit perfuser une ligne à grande vitesse.


Lorsque le rouleau de sparadrap est enroulé à l'envers on l'appelle pardaraps ; pourtant il vaut le même nombre de points au scrabble.

Le Canada qui ne fait rien comme tout le monde l'appelle diachylon ; il gagne au scrabble grâce à son 'y'.


De nos jours le sparadrap est hypoallergénique c'est à dire qu'il ne provoque pas d'allergie aux chevaux.


Il peut être transparent - ce qui le rend invisible - ou de couleur chair ce qui le rend invisible si votre chair est de la même couleur que lui.


On le trouve toujours dans la trousse de premiers secours à condition de retrouver la trousse de premiers secours.


Contrairement à ce que croient les enfants le sparadrap décoré de motifs animaliers est aussi douloureux à enlever que le sparadrap ordinaire mais il permet de pousser des cris de dinosaure ou d'éléphant selon le motif.


Pour décoller un sparadrap on utilise un sèche-cheveux ; on appelle ça Faire chauffer la colle.

On peut aussi utiliser l'eau chaude même si l'inventeur du sparadrap ne l'a pas inventée.

Si on n'utilise rien on appelle ça un sparadrap permanent ; on a retrouvé des sparadraps permanents ayant servi à embaumer les momies dans certaines pyramides. Ces sparadraps ont servi également à panser les sept plaies d'Egypte.


Le sujet sur Le sparadrap pour les Nuls se termine ici ; je suis au bout du rouleau.






samedi 25 mai 2024

Richard Comment ?

 Publié au Défi Du Samedi sur le thème : Quotient


A l'Agence des Talents du Samedi


« Que diriez-vous de Quotient ? Richard Quotient ça sonne bien, non ? »

« Euh... je ne suis pas très chaud »

« Vous n'êtes pas chaud ? Vous avez pourtant l'air un peu crâmé ces temps-ci »

«C'est parce que j'ai attrapé un coup d'soleil... un coup d'amour, un coup d'je t'aime, quoi »

« Faites moi confiance. Songez que c'est moi qui ai lancé Sylvie Vatan »

«Sylvie Vatan ? »

« Oui et voyez le résultat... elle est partie »

« C'est vrai... elle n'est pas là, et si je rêve tant pis »

« A votre avis c'est quoi le dénominateur commun entre Calozéro et Vanessa Pardi ? »

« Je sais pas... j'vis à l'envers, j'aime plus ma rue »

« Et bien pardi c'est moi leur dénominateur commun ; c'est moi qui les ai lancés »


« J’mets des photos dans mes chansons et des voiliers dans ma maison »

« Oui c'est bien ça mais y vous faut un nom. Richard ça suffit pas ; Richard ou Tony ça peut pas marcher »

« Pourtant Richard ou Tony il avait cartonné avec son train qui sifflait »

« Connais pas. C'est pas moi qui l'ai lancé celui-là »

« Et Richard Container et son gentil p'tit Youki ? Il a pas cartonné Richard Container ? »

« C'est l'exception qui confirme la règle. Il vous faut un vrai nom »


« En attendant j'vis à l'envers, j'aime plus ma rue... »

« Oui c'est pas mal ça et vous allez me dire aussi J'fais du bateau dans mon quartier, il fait très beau, on peut ramer »
« Waou ! Vous la connaissez ? »

« Bien sûr, c'est moi qui avais lancé ce... comment je l'avais appelé celui-là ? »

« Ben c'est moi ! »

« Ah oui ! Henri Salve d'Or »

« Mais non c'est moi ! Même que ça fait : J’avais cent ans, j’me r’connais plus ! »

« Cent ans c'est rien. Lui il chantait Nos ancêtres les gaulois... Nanana... souvenez-vous : Faut rigoler ! »

« Faut rigoler. Vous en aves de bonnes. Ça y est, c’est sûr, faut qu’j’me décide... J’vais faire le mur et j’tombe dans l’vide »

« Calmez vous. C'est pas si grave. On va dire Richard X pour commencer, et puis si jamais ça marche on avisera »


(Soupir)

« Richard Onavisera, c'est pas terrible non plus »





samedi 4 mai 2024

Tenez bon

 

Publié au Défi Du Samedi sur le thème Nounou




Très tôt je m'suis rendu compte que ça s'rait pas d'la tarte!

Même sans dents j'aurais préféré une tarte aux noyaux de cerises plutôt que ce morceau d'caoutchouc sensé épargner le téton maternel mais qui n'en avait ni le velouté, ni le goût et encore moins ce je ne sais quoi d'indéfinissable qui vous fait monter aux rideaux avant de descendre au fond d'la couche.

Si j'avais eu l'choix entre l'caoutchouc et une grosse mamelle de nourrice même moustachue j'aurais pas hésité une seconde.

De mal en pis et après des jours d'intense mastication - c'que j'appelle téter et s'entêter - j'me suis rendu à l'évidence: c'était pas comestible.

 

Si on m'avait demandé mon avis je serais né plus tard; j'aurais au moins connu le frisson du danger et cette ivresse de la tétine gazée à l'oxyde d'éthylène, cette même saloperie qui donna aux poilus d'la grande guerre ce fameux p'tit goût d'moutarde.

C'est fastoche de critiquer aujourd'hui le plastoc et le “bisphénol A” quand on n'a pas connu l'biberon en verre et découvert avec horreur que ces machins qu'on vient d'cramer en deux secondes c'étaient des doigts.

 

Tenir... il fallait tenir le biberon et tenir bon pour espérer un jour ressembler à sa frangine qu'on autorisait à s'enfourner toute seule - comme une grande - une cuillère de potage dans l'oreille.

Moi qui aspirais plus au repos que leur mélange dopé à la Blédine, je trouvais que la barre était déjà haute pour mon âge.

Pourtant les grands prenaient un plaisir sadique à la monter plus haut à chaque progrès réalisé: d'abord la tétine monotrou, puis à deux trous, puis à trois trous - façon ocarina - et le fameux rototo obligatoire, celui qui cocote, qui arrose au large mais qui soulage tellement les adultes.

 

A cinq semaines - soit un nombre incalculable de rototos - constatant qu'on me foutrait jamais la paix je décidai de faire la gueule: les grands appelaient ça un sourire et jusqu'à ce jour je ne les ai jamais contredits.

Mis à part le faux sourire et le Areu que j'avais assimilé pour leur faire plaisir je m'exprimais maintenant en Grouic de cochon et sifflements de mainate que mon entourage interprétait à sa guise; de toute manière mon avis importait peu.

A l'échelle du chiard que j'étais, cinq semaines ça faisait déjà un bail, alors quand on m'a expliqué qu'j'm'assoirais dans six mois j'ai compris qu'y s'passerait du temps et des centaines de rototos avant d'avoir le plaisir indicible de tasser ma couche avec tout c'qu'y a dedans ...

 

S'accrocher... y fallait s'accrocher si j'voulais un jour être grand comme les grands, avoir le même appareil dentaire que ma cousine Philomène, des poils roux comme Oncle Hubert et goûter au fameux boeuf-carottes de tante Marthe.

Mais s'accrocher, c'est facile à dire quand tout bouge autour de vous et qu'on vous a pas rancardé sur les règles.

Les grands appellent ça l'expérience.

Alors dans l'genre expérience j'me suis frotté au déambulateur de pépé, à mon ch'val à bascule et aux soutifs à armature de tante Marthe.

Les grands pensaient que j'souriais à chaque tentative mais moi j'sais bien que j'faisais la gueule.

 

Chez nous l'dimanche, les vieux sortaient les grands crûs et s'les descendaient sans même un regard pour celui qui biberonnait le picrate du père Guigoz.

Quand j'pense à tous les Ruchotte-Chambertin qui m'sont passés sous l'nez et que j'reverrai plus jamais, ça m'fout la glotte en capilotade.

Pour nous les chiards, le dimanche c'était la barboteuse bouffante avec les p'tits élastocs qui serrent les cuisses à vous couper l'sang... mais comme j'voudrais pas casser l'moral aux chiards qui viendront après moi, j'préfère arrêter ici les souvenirs cuisants.

 

J'leur souhaite bien du plaisir! Parait qu'maintenant les tétines sont en silicone et les seins aussi, d'ailleurs!

Alors j'ai qu'un mot à leur dire, à tous ceux qui décideraient d'poursuivre l'aventure dans ce monde implacable: “Tenébon”.

 

 


samedi 13 avril 2024

Kleptomanes

 

Publié au Défi du Samedi sur le thème Kleptomane


Dès l'âge de la maternelle

en pleine guerre des boutons

des parties de saute-mouton

je volais de mes propres ailes


Des encriers de porcelaine

aux bons points du premier de classe

sur les traces de Fantômas

je piquais tout, mes poches pleines


A trop effeuiller Marguerite

on me disait érotomane

quand je n'étais qu'un kleptomane

j'ai volé sa pipe à Magritte !


Marguerite n'en voulait pas

« Ce n'en est pas une » dit-elle

mais l'occasion était trop belle

quand je dérobai un Vespa


On a roulé jusqu'à Paname

califourchon et amazone

avant d'avoir franchi la zône

elle m'avait volé mon âme



samedi 16 mars 2024

Gospel au Palais

 

Publié au Défi du Samedi




Cette belle journée de juillet était prometteuse ; je flânais sur l'île de la Cité dans le sillage des jupes d'été de quelques belles oisives quand un brouhaha incongru parvint à détourner mon regard aimanté vers les marches du Palais de Justice.

Des énergumènes en robes noires ornées de slogans entonnaient ce que j'identifiai comme la Marseillaise.

Au quatrième couplet – Tremblez, tyrans et vous perfides – je m'approchai des braillards et je leur suggérai l'incontournable Oh Happy Day, un chant que j'affectionne mais qui n'était visiblement pas dans leurs cordes … vocales.

« On n'est pas un groupe de Gospel » me cria un grand escogriffe au visage rubicond (en un seul mot) et il ajouta « On est des greffiers » en montrant du doigt le slogan placardé sur sa poitrine.

« Pardonnez-moi » dis-je au rubicond « vous êtes peut-être des greffiers mais vous n'êtes pas en polaire »
Le groupe avait cessé de chanter – ce qui était une bonne chose en soi – et scandait « Justice en colère. Révisez nos salaires ».

Je compris ma bévue d'autant plus qu'une tenue polaire en plein mois de juillet eut été mal seillante pour ne pas dire provocante.


La dernière fois que j'avais vu un greffier en colère remontait à l'époque où j'avais voulu changer la marque de croquettes de Nelson … mon chat.

Certains énergumènes mécontents de leur nouvelle grille des salaires s'y étaient cramponnés, tentant de l'escalader malgré l'intervention d'une brigade de queufs.

« Vous réclamez quoi au juste ? » m'enquis-je auprès d'une greffière échevelée.

« On veut une audience à la Chancellerie » me répondit-elle.

Je lui fis remarquer que la chancellerie ne chancellerait pas si facilement.


Elle semblait déterminée et me lança tel un défi « Tout n'est pas perdu »

« Comme la salle ? » répondis-je, fier de ce bon mot.

« Quel Lassalle ? Jean Lassalle ? » aboya t-elle en agitant sa chevelure flamboyante comme l'étendard sanglant de l'hymne qu'ils venaient de massacrer.

« La salle des pas perdus » bredouillai-je, déçu que ma vanne soit tombée à l'eau, bien qu'une vanne soit destinée à tomber à l'eau un jour ou l'autre.

Elle fronça les sourcils qu'elle avait permanents et charnellement bien dessinés, fit un effort pour digérer le jeu de mots avant d'éclater d'un rire cristallin … j'étais sous le charme.

Je venais de me réconcilier avec ces « gens-là », des fonctionnaires à qui je n'avais rien à reprocher mais que j'avais toujours snobés sans trop savoir pourquoi.

« Tu te joins à nous ? » quémanda t-elle en se pendant à mon bras.

Elle avait la même teinte de cheveux que la fiancée québécoise de son ministre mais je me gardai bien de lui faire remarquer cette malencontreuse coïncidence.

J'eus préféré un tête-à-tête mais je l'accompagnai jusqu'à la grille controversée qu'on entreprit d'escalader.

Elle grimpait si bien malgré sa longue robe que j'eus comme un étourdissement.



Je retrouvai mes esprits tandis que la voiture de police – sirène bloquée – qui nous convoyait promptement vers le commissariat du 1er traversa le pont Royal, ce même pont qu'emprunta le cortège funèbre de Voltaire mais pour l'heure je m'en foutais … royalement.

Si on m'avait dit qu'un jour une jolie fille rousse et fonctionnaire me caresserait le cuir chevelu d'une main manucurée, j'aurais crié au fou !

La matraque des forces de l'ordre m'avait fait pousser un œuf de pigeon du plus bel effet.

Serrés sur un banc on attendait maintenant le bon vouloir d'un certain commissaire divisionnaire.

Ledit visionnaire qui possédait un strabisme prononcé et un humour à deux balles nous colla un rappel à la loi avant de nous foutre sur le trottoir.

On entendait au loin péter des grenades et une fumée noire montait sur l'île dans le ciel d'un bleu éclatant de juillet.

«C'est quoi ton p'tit nom ? » ai-je demandé à ma rousse flamboyante.

On ne s'était même pas présentés.

« Claire » répondit-elle. Ça lui allait bien.

« Et toi ? » ajouta t-elle.

J'ai dit « Juste » sans savoir pourquoi .

« Leblanc ? » a t-elle ajouté avec ce même rire cristallin qui m'avait conquis.

On était sur la même longueur d'onde.

Elle a dit « T'en as encore beaucoup des comme ça ? »

« J'en ai plein ma chambre » osé-je.

Ça a eu l'air de lui convenir

samedi 2 mars 2024

Le maillot angora

 

Publié au Défi du Samedi sur le thème Epilation




Ce matin, chargé d'une mission comme qui dirait imprévue je débarque chez mon voisin Bernard .

« Dis donc Bernard, t'as toujours ton taille-haie ? »

« Ouais mais t'avais arraché ta haie l'an passé, alors t'en as pas besoin »

« Euh... moi non mais c'est Germaine qui m'a d'mandé de te d'mander »

« Germaine ? Quoi qu' c'est donc qu'elle veut tailler ? »

Je passe une main dans ma barbe hirsute : »Elle a trop honte depuis quelques semaines »

« Elle a honte de quoi, si c'est pas indiscret ? »


Je repasse une main dans ma barbe hirsute : « C'est pas facile à expliquer. J'sais pas si c'est le changement de régime alimentaire ou la ménopause mais ça c'est mis à pousser dru qu'on dirait les ronciers du père Martenot »

« Quels ronciers du père Martenot ? »

« Tu t'rappelles pas qu'ils avaient tellement poussé au bord de son étang des Prunelles qu'il avait dû s'équiper d'un gros engin pour défoncer tout ça ! »

« Et alors, Germaine en est rendue là ? »

Je soupire : »Tu verrais l'tableau, mon pauv' Bernard »

« Quel tableau ? »

« Et ben, t'as déjà vu l'Origine du monde... »

«Quelle origine du monde ? Tu dérailles ou t'as forcé sur la gnole ce matin ? »

Je n'ai pas le temps ni l'envie d'initier Bernard à la peinture réaliste : »Oublie Gustave Courbet, Bernard... alors tu m'le prêtes ton taille-haie ? »


« Okay mais fais gaffe, c'est du japonais ces engins-là et même si les nipons sont imberbes, c'est les champions du débroussaillage »

« On f'ra gaffe Bernard, on s'y mettra à quat' mains avec Germaine »

« C'est si touffu que ça ? »

« Si j'te dis que maintenant je distingue pas la tête de la queue »

Bernard s'étouffe (s'étouffe en un seul mot).

« La queue ? Dis-moi pas que Germaine est devenue Germain ? T'aurais pas fait ça, hein, mon salopard !»

Je m'étouffe à mon tour : »Tu n'y est pas Bernard. Je parle de Minette »

« C'est qui celle-là ? »

« C'est la chatte de Germaine, l'angora... celle qui chie dans tes platebandes et que tu vires à coups de râteau »

« Ah ! Tu m'as foutu les jetons, j'ai cru que t'avais viré ta cuti»

« Tu n'imagines pas Bernard comme l'angora c'est un drôle de turc »

« Tu veux dire un drôle de truc »

« Non, un drôle de turc. Même que ça remonterait aux Zottomans »

«J'me suis toujours méfié des turcs moi aussi, à commencer par leur café »


Bernard est un méfiant, ça fait même cinquante ans qu'il est méfiant, comme qui dirait un suspicieux, un ombrageux.

« Germaine dit que c'est l'seul chat qui utilise sa longue queue touffue pour exprimer sa joie, ses émotions, enfin tu vois... c'est du Germaine »

Bernard me lance un clin d'oeil : « Si ça c'est pas un appel du pied ...»

« Tu crois, Bernard ? On n'a pas l'esprit à la bagatelle, en attendant y va falloir tailler Minette»

Bernard cogite tout haut : «Et l'épilation ça s'rait pas moins dangereux que mon taille-haie ? »

« Figure toi qu'on s'était renseignés chez Yves Rocher »

« Rocher ? Le jeune carrier de l'entreprise de terrassement ? »

« T'es nul Bernard. J'parle de celui qui fait les maillots »

« C'est pas bête ça un maillot. Ça peut cacher le touffu, enfin tant qu'ça dépasse pas »

« Laisse tomber, Bernard. Ça coûtait un bras et en plus y font pas le maillot angora »

« Bon, alors prends mon Makita mais j'te le redis... fais gaffe aux oreilles ! »


« T'inquiète Bernard. Si c'est à cause du bruit j'mettrai un casque »

Bernard me regarde, incrédule.

J'ai l'impression par moment qu'on ne se comprend pas.





samedi 24 février 2024

Il va falloir ouvrir

 

Publié au Défi Du Samedi sur le thème de la dissection



« Voilà. Vous savez tout Docteur. Alors voyez-vous de quoi il s'agit ? »

Le docteur transpirait abondamment ; il fixait un point sur le mur derrière moi et dit « Je crains de devoir ouvrir »

« Euh. Ouvrir ? C'est grave à ce point ? »

Il renifla « Vous ne sentez pas déjà l'odeur ? »

Je reniflai à mon tour « Quelle odeur ? »

« C'est normal » dit-il «les gens finissent par s'habituer mais le mal progresse et si on ne fait rien ... »

Je me résignai «Ouvrir oui, mais de quelle manière? »

« Voyez-vous j'ai un confrère qui se contente d'entrouvrir mais ça ne sert à rien. Moi j'ouvre en grand afin d'y voir clair »

Je transpirais à mon tour « Et il faudrait faire ça quand ? »

« Maintenant … je vais le faire sans tarder »

Je tentai de gagner du temps « C'est que Germaine attend dans la voiture »

Il sourit «C'est l'affaire de dix minutes. Pensez-vous qu'elle aura le courage d'attendre dix minutes ? »

« Oui, Docteur mais normalement il y a une liste d'attente»

« Pourquoi attendre ? » s'étonna t-il « vous voulez aggraver la situation ? »

Je ne voulais rien aggraver du tout.

Comme il se levait de son fauteuil je cherchai sur le fouillis du bureau quelque scalpel, quelques écarteurs ou un de ces instruments de torture qui vous fait fuir à toutes jambes.

Le docteur alla droit vers la fenêtre et l'ouvrit en grand puis se tourna vers moi avec un soupir d'aise « Voilà. Il était grand temps d'aérer »

J'étais pâle comme un cadavre et je crois avoir entendu le bruit de ma chute en tombant.

samedi 10 février 2024

Saleté de poste à galène

 

Publié au Défi Du Samedi sur le thème : Balbutiement




« Qu'est ce que tu as à ronchonner mon biquet ? »

« Je ronchonne pas Germaine … je me dis juste que quand on a inventé le poste à galène pour écouter la TSF, c'était ... »

« C'est bien ce que je dis, tu ronchonnes »

« Non Germaine, je pense que quand on a inventé la téloche dans les années 30, c'était le bal... »

« C'est bien ce que je dis, tu rumines»

« Non Germaine, je rumine pas, je réfléchis juste que quand on a inventé le transistor en 47, c'était les balbu ... »

« Quand je te dis que tu radotes»

« Ça suffit Germaine ! je me dis juste que quand on a inventé internet dans les années 60, c'était les balbutiements ... »

« C'était les balbutiements de quoi mon biquet ? Les balbutiements du monde moderne, ceux d'une époque formidable, de l'avènement du fer à vapeur, du selfie et de la Star Ac, voilà tout »

« Non Germaine, je me dis que c'était les balbutiements des emmerdes ! »


samedi 25 novembre 2023

Le chat de Geppetto

 

Publié au Défi Du Samedi sur le thème du Quant-à-soi


Dans l'ombre douce de mon âme solitaire
Le quant-à-soi se tisse en filigrane d'or,
Un refuge secret où le temps se dévore,
Où les étoiles dansent, éternelles lumières.

Quant à moi, il ne me reste plus qu'à m'excuser platement – 
étant sec sur le sujet – pour avoir sous-traité l'exercice
en demandant à l'Intelligence Artificielle d'écrire un bout
de poème à ma place. Je promets solennellement d'essayer de
ne plus y avoir recours.
Quant à Elle, ma Germaine me regarde comme si j'étais Ronsard
ou Beaumarchais ! Il faudra que je lui explique que ce
ChatGPT – elle dit « chat Geppetto » – n'a rien à voir avec
un greffier d'autant que le chaton de Geppetto s'appelait
Figaro mais qu'il n'a rien à voir avec le mariage de
Beaumarchais … quant à vous, j'espère que vous me
pardonnerez cette digression.

Quant à Eux – tous ces anonymes qui enrichissent « l'intelligence »
en question, tous ces gens qui m'intriguent et m'inquiètent –
je ne sais comment les remercier, alors je leur ai demandé
de se remercier eux-mêmes, ce qu'ils ont fait ainsi :  

Félicitations, chatGPT, pour tes prouesses conversationnelles
! Ton intelligence artificielle est un véritable atout pour
les utilisateurs. Continue à éblouir avec tes réponses et
ton savoir-faire. 


samedi 4 novembre 2023

Le Normographe pour les Nuls

 

Publié au Défi Du Samedi sur le thème du normographe





Né dans les années 1900 on utilisait cet engin au nom barbare de Kurvenlineal zum Aufzeichnen von Schriftzeichen  pour tracer des lettres.

De nos jours on a simplifié le nom de l'engin en Normographe, évitant la panique dans les salles de classe lorsque le prof demandait avec un accent guttural «Afez-fous pensé à apporter fotre Kurvenlineal zum Aufzeichnen von Schriftzeichen ?»


On a également étendu son usage réservé jusqu'alors aux cours de technologie et aux arts graphiques.

On l'utilise de plus en plus pour la rédaction de lettres anonymes qui facilite grandement la délation, la balance et le mouchardage.

Ceci favorise la dénonciation anonyme de son voisin de classe qui a oublié son Kurvenlineal zum Aufzeichnen von Schriftzeichen …


En Corée du Sud il existe des écoles pour apprendre à dénoncer ses camarades. Les récompenses varient de 30 000 wons jusqu'à des millions de wons, ce qui permet d'acheter des quantités de Kurvenlineal zum Aufzeichnen von Schriftzeichen.

On n'a trouvé à ce jour aucune traduction du mot normographe en coréen, et encore moins un exemple de normographe adapté à ces caractères tarabiscottés qu'est l'alphabet coréen.


Plus récemment on a inventé Internet pour faciliter la délation et il est probable que le normographe soit bientôt rangé au rayon Antiquités à l'instar du poste à galène et du téléphone arabe.

Que les nostalgiques conservent précieusement leur normographe ; celui-ci pourrait plus tard valoir son pesant de cacaouettes.



samedi 7 octobre 2023

Au piano, Germaine

 Publié au Défi Du Samedi sur le thème Jam-session 




Germaine a le don de me surprendre quand elle me lance depuis sa cuisine : « Ce soir, on se fait un bœuf ! »

Je m'apprête à filer pour dépoussiérer ma vieille Ibanez qui a bien besoin d'être accordée mais je me ravise : »On sera combien ? »

« On sera deux, pauvre pomme … toi et moi »

« Ah … c'est un duo, alors »

Germaine est perplexe : »Qui veux-tu qu'on invite ? »

«Ça va » et j'ajoute « tu joueras de quoi ? »

« Du piano de cuisson, mon bichon. De quoi veux-tu que je joue ? »

« De la mandoline par exemple »

« Evidemment ! Tu t'imagines que je vais couper les légumes avec mes doigts ? »

Je commence à n'y rien comprendre : »Tu crois pas qu'on aurait pu inviter un batteur ? Bébert par exemple »

« Un batteur pour du bœuf ? T'es vraiment nul en cuisine »

J'ose enfin : »Quelle cuisine ? »


Germaine soupire ...

Je m'éclipse et reviens avec ma guitare : »On commence par un pot-pourri ? »

« Un pot-pourri ? Il est temps que t'apprennes les termes culinaires mon bichon … sache qu'on dit un bouquet garni »

« Ah ouais ? T'en as d'autres comme ça ? »


« Si j'te dis Julienne ou Maryse, ça te parle ? »

Un peu que ça me parle ; si Germaine se décide à inviter deux copines notre jam-session ça va être du sport !

Germaine m'indique une sorte de pot qui déborde un peu comme ma caisse à outils : »Rends-toi utile, attrape moi la Maryse »

« Hein ? »


Je sais d'avance comment ça va finir. Germaine va m'éjecter de son royaume pour m'expédier dans le mien, celui en forme de canapé et d'écran plat.


Des coups sourds me parviennent de la cuisine … Germaine doit taper le bœuf et je ne voudrais pas être à sa place


samedi 9 septembre 2023

Canular radio-alphabétique

 

Publié aux Défis du Samedi sur le thème du Fox-trot





« Allo JULIETTE? C'est CHARLIE»

« Hein ? »

« Tu me reconnais pas ? BRAVO !

« C'est une blague ? »

«Y a de l'ECHO sur ta ligne... parle plus près du MICRO »

« Qu'est-ce que ça veut dire ? »

« Ça te dirait un tour au QUEBEC en NOVEMBRE avec PAPA ? »

« Papa, Echo, Charlie ? C'est qui à l'appareil ? »

«C'est OSCAR ! T'es pas drôle JULIETTE »

« Oscar ? J'connais pas d'Oscar »

« Ou bien on va faire un GOLF à l'HOTEL, après je t'offre un WHISKY »

« Ça suffit ces conneries ! »

« Raccroche pas JULIETTE, c'est RAOUL »

« Raoul ? Quel Raoul ? »

« Ecoute, on se retrouve au YANKEE. T'es toujours fan de TANGO ? »

« Euh... le tango c'est pas mon truc »

« C'est quoi ton truc ? »

« Le fox-trot »

« Ah ? Mon oncle avait un fox-trot à poil dur qu'il appelait ZOULOU... une vraie teigne. Tu préférerais pas plutôt qu'on aille... »

(Clic)


« Complètement taré ce Raoul... et j'm'appelle pas Juliette » 



samedi 18 mars 2023

La coquille

 

Publié au Défi du Samedi sur le thème de la pistache 


Dimanche matin au bar de l'Escapade à Chaloux-Moulineux


« Dis donc Marcel, t'as l'air d'avoir pris une sacrée pistache ! »

« Euh... juste trois pastiches... ch'est tout »

« Tu veux dire des pastis »

« Ch'est ch'que j'ai dit... trois pastiches, pas vrai patron ? »


Le patron pince-sans-rire : « C'est un canular »

Marcel s'emporte : « Non ! C'est du pastiche»

Le patron est en train de faire les comptes : »Y'avait un perroquet, une tomate, une mauresque … et aussi... »

« Une mauresque ? Marcel, tu prends des mauresques maint'nant ? »

« Non... j'ai pris une maurechque »

Le patron lève le nez du comptoir : «Non c'était une mauresque et ça va faire... »

« Dis donc Marcel, depuis quand tu fais dans l'exotisme ? D'habitude t'es au vrai p'tit jaune, au pastaga, vains dioux ! Tu m'déçois»

« J'ai bien l'droit de voyager puichque ma bergère veut pas décaniller de chon canapé »

« Tu m'fais un sacré voyageur, Marcel ! En attendant y'a l'commandant de bord qui voudrait qu'tu règles la croisière »


Le patron tend la note : « Avec les pistaches ça fera dix huit euros »

« T'as aussi pris des pistaches, Marcel ? »

« Euh... non... juste trois pastiches... et des cacahouètes »


« Allez Marcel, paie ta croisière avant que j'te ramène chez toi … et crache cette coquille que t'as entre les dents »