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mercredi 12 juin 2019

Marée humaine

Publié aux Impromptus Littéraires sur le thème "14 ans et demi"



17 Octobre 1961
Protestant cotre l'instauration d'un couvre-feu les algériens manifestent à Paris.
La police tirera sur la foule, faisant 80 morts et plus de 500 blessés.
Venus des bidonvilles de Nanterre, de Puteaux ou de Courbevoie où j'habite à l'époque 10 000 manifestants algériens se dirigent vers le Pont de Neuilly pour gagner l'Etoile en une marée humaine qui submerge les forces de l'ordre et s'accroche à elles comme des abeilles à un essaim.
Alors on tire et du haut de notre 8ème étage j'assiste au spectacle de ceux qui veulent fuir et qui sont rattrapés sauvagement par des militants pour rentrer dans le rang.
A 14 ans on se demande bien qui est ce Ben Bella qu'il faudrait libérer.

C'est pourtant à cette même fenêtre dominant l'avenue que j'écoute émerveillé les flonflons de la fête à Neu-Neu qui s'installe chaque année dans la chaleur étouffante des étés parisiens.
Fenêtres grandes ouvertes à la quête d'un air respirable il est difficile de dormir tant montent à nos oreilles d'adolescents les flonflons, les cris et surtout les coups sourds que font les badauds cherchant à s'échapper du labyrinthe de verre – le Palais des Glaces – installé fort à propos au pied de notre immeuble.
Ici aussi on tire … sur des ballons ou des cibles dans l'espoir de gagner le lot suprême, un gigantesque ours en peluche.
Alors on sort du lit et – permission de minuit en poche lestée de deux francs – on s'habille pour descendre rejoindre la foule en liesse aux relents de sueur et de barbe à papa … que je crois sentir encore


jeudi 9 mai 2019

Cheyenne et Donald

Publié aux Impromptus Littéraires 




« On doit être le 4 juillet » constata ce matin-là le vieil Apache que ses parents avaient singulièrement baptisé Cheyenne «on dirait bien que les colons se préparent à célébrer le meurtre d'autrui pour le chapardage de nos terres »

En effet dans chaque community, chaque rue, chaque jardin ça empestait déjà le hamburger, la mauvaise bière et le hot-dog.
Il raccourcit machinalement la laisse de « Donald » son chien riquiqui, un chihuahua importé de l'état du même nom et que ces «yankies» auraient grillé sans sourciller pour le glisser entre deux buns !
Les drapeaux flottaient à chaque fenêtre dont certains à bandes bleues en référence à un fameux coloriage d'un président légèrement déconnecté des symboles républicains!

Cheyenne tourna au coin de Park Avenue sur la 116ème Rue barricadée pour la traditionnelle course de tondeuses à gazon dont le premier prix allait être une reine de beauté … à moins que ce ne fut l'inverse ; Cheyenne détestait les courses quelles qu'elles soient.
« Qu'importe » soupira t-il, l'une et l'autre seraient vibrantes, rugissantes, bien carrossées et comme chaque année le vainqueur serait comblé... ou déçu.
Comme Donald se mettait à tirer de manière inhabituelle pour un chien riquiqui, Cheyenne tenta de le calmer d'un sifflement bref mais Donald tirait toujours, le poil hérissé et la gueule écumante.
Devant eux des groupes bruyants surgis des rues adjacentes convergeaient vers Long Island où serait tiré le feu d'artifice... mais il n'était que 11 heures du matin !

« On est bien le 4 juillet » soupira ce matin-là le vieil Apache traîné par Donald son chihuahua importé de l'état du même nom.
« Je me demande si j'ai bien fait de t'acheter ces croquettes chinoises » grommela t-il en tirant vainement sur la laisse.
La veille, une taxe douanière sur les croquettes NestorBio venait de changer la donne ...

lundi 11 mars 2019

Pinsonneux

Publié aux Impromptus Littéraires sur le thème renouvelé des Plaisirs minuscules



On venait de fusionner les équipes de Vancouver et de Paris et j'avais été affecté au 318ème projet après l'abandon des tests sur le parfum d'un shampoing papaye et mangue.
Cette fois-ci je m'attelais au LA 440 Hertz qu'on avait décelé dans le chant d'un pinson qui s'était invité en plein hiver sur le balcon enneigé du grand patron …
Je devais cette mutation au Canada à mes brillants résultats sur la voie somatosensorielle de la caresse, étude qui m'avait – à en croire les jaloux – trop rapproché de mes sujets d'étude.
Germaine restée en France avec les enfants avait finalement lancé la procédure de divorce, une décision qui perturbait une région particulière de mon thalamus que j'avais explorée autrefois et que je connaissais bien (la région, pas Germaine).
J'en étais là de mes sombres réflexions devant cette grotesque cage à oiseaux où s'agitaient quelques pinsons des Canaries quand mon supérieur m'annonça la grande nouvelle : j'étais promu au grade de « Pinsonneux » en chef !
A cet instant j'étais bien loin d'être aussi gai que ces oiseaux chanteurs, ces pinsonnes d'un gris fauve dont j'allais partager la vie pour une durée indéterminée …
J'avais insisté pour tester des femelles, persuadé que leur chant mélodieux stimulerait l'ACTH – l'adrenal cortico-trophic hormone – objet de toutes les attentions des trois cent personnes qui bossaient comme moi sur les plaisirs minuscules.
Si les pinsonnes chantèrent, je dus déchanter ; l'assistante trompeusement acariâtre qu'on m'avait attribuée se révéla toute autre dans la machine à IRM et ses orgasmes à répétition faussaient tant les résultats des mesures que je dus la congédier, d'autant plus que mes pinsonnes baroques traumatisées jouaient un LA à 415 Hertz et non pas 440 !
Je portai alors mon choix sur un cobaye autochtone, un bucheron musclé et barbu façon ZZ Top dont j'envoyai immédiatement la photo à Germaine dans l'espoir de la convaincre de me revenir.
Je ne reçus qu'un SMS laconique en retour, un « Je te souhaite bien du plaisir » qui ruina mes derniers espoirs de sauver notre couple.
Je me noyai dans le travail, aidé de Aaron mon barbu musclé soumis aux gazouillis de mes pinsonnes et à la redoutable tomographie par émission de positrons, le dernier cri de la recherche scientifique.


Un matin, alors que je traversais la cafétéria du Centre de Recherche « Au Bon Plaisir » je surpris une jolie blonde à fredonner devant une chocolatine et un grand bol de café fumant et odorant ...
Je ressentis alors une sensation de chaleur intense au niveau du circuit mésocorticolimbique que je mis sur le compte de sa blondeur.
Pourtant, n'était-ce pas simplement cela que je cherchais éperdument depuis cinq ans ?
Non, ça ne pouvait pas être ça, ça ne devait pas être ça.
A l'autre bout de la cafétéria, Aaron me souriait, une jolie pinsonne bleue posée sur son deltoïde saillant … à mon poignet le détecteur de dopamine s'emballa.

mardi 12 février 2019

Pâques mystérieuse

Publié aux Impromptus Littéraires d'après une illustration des maoï de l'île de Pâques



Les ancêtres géants de pierre au regard vide
illustres déifiés nés des flancs du volcan
à force de ramper, tourner, ne sait comment
ont gagné leur combat, du moins les plus valides

Combien se sont brisés à vouloir s 'arracher
des friables carrières du Ranu Raraku
tiraillés et traînés pour les moins casse-cous
et pour les plus hardis de licols harnachés

Dans un dernier effort qui reste un grand mystère
tournant leurs dos gravés aux embruns pacifiques
les moaï rescapés du chaos volcanique
d'une mâle érection se sont plantés en terre


Privés à tout jamais d'yeux faits de corail blanc
ils ont la dignité qu'ont les statues antiques
le port impérieux, ombres énigmatiques
que des touristes émus mitraillent en tremblant

lundi 4 février 2019

Le trou du cru

Publié aux Impromptus Littéraires sur le thème du fromage




Dans ma vie j'en ai connu des bonnes pâtes avec parfois en prime le sourire de la crémière – de celles qu'on voudrait jalousement garder sous cloche – j'en ai connu des moins bonnes aussi, des pressées comme des poussives, des fades comme des salées, des chaudes ou des surgelées et même des chèvres … sans oublier cette lyonnaise qui avait une cervelle de Canut !
Il faut dire que j'avais de très bons copains, des aficionados, de vrais connaisseurs qui me les servaient sur un plateau sans que j'aie à faire le moindre effort de recherche.
J'aurais pu parait-il avec beaucoup d'appétit en avoir une par jour, ce dont se vantaient les copains qui avaient plus grand œil que grand ventre et étaient déjà gueudés avant même qu'on serve la romaine.

Et puis est arrivée l'Union Européenne avec ses règlements qui les ont aseptisées et souvent rendues fades ; j'ai du parfois me contenter de quelques anorexiques qu'on nommait scientifiquement « allégées » pour faire moins peur au client.
J'en arrivais à regretter celles qui viaunaient à 50 mètres, des souillons venues de Langres ou de Munster.

Un jour où j'étais seul et triste au restaurant – un dénommé Brillat-Savarin a dit que sans bonne compagnie c'est comme une belle à qui il manque un œil – on m'a demandé si je les aimais moulées et de petite taille ; là je me suis dit que ce gars-là savait deviner mes goûts du moment.
Quand il m'a demandé si je les aimais orangées, je me suis dit qu'une bonne décoloration suffirait à gommer cette excentricité capillaire et que ça ne serait jamais pire qu'une tête de moine.
Quand il m'a demandé si je les aimais plissées et collantes, j'ai répondu que l'habit ne fait pas le moine et que je n'irais pas à l'abbaye de sitôt …

Celle qu'il avait invitée à ma table sortait d'un trou du cru, elle était native d'Epoisses et ça me convenait car un bourguignon de Gevrey-Chambertin comme moi n'est pas à 95 kilomètres près pour faire une belle rencontre!

Quand il m'a confessé qu'elle était fondante en bouche, j'ai cru que j'allais attraper le virot mais il me remit d'aplomb le cœur et l'estomac en m'apportant une belle tranche de pain d'épices légèrement toastée.
J'avoue pourtant m'être inquiété quand il me confia à voix basse qu'elle s'était lavée pendant trois semaines au marc de Bourgogne mais j'étais prêt à l'aider à se désintoxiquer.
Pour affiner sa description le gars ajouta qu'elle dégageait des arômes subtils et délicats aussi fus-je tout à fait conquis.
Je salivais déjà.
Qui aurait refusé un tel moment de convivialité ?
«Ne soyez pas trop surpris » me dit le type «c'est une patte molle ».
Rien n'aurait pu me surprendre, j'avais déjà migé une mi-mollette et c'est alors qu'elle arriva.
Oh la vache … Vindiou !
Elle était si menue que je n'aurais fait qu'une bouchée de cette friandise mais je refrénai ma gourmandise légendaire.
Elle avait cru bon de revêtir une jolie collerette de papier doré sur laquelle un amateur éclairé avait écrit « Un délice culotté » … il me tardait de la déniaper, ce que je fis délicatement tandis que le type derrière moi croyait utile d'ajouter cet ultime message « elle n'a que 25% de matière grasse ».
Je me faisais fort de vérifier ce détail par moi-même et entre la poire et le fromage – à cet instant la poire c'était moi – j'offris à la p'tiote un galopin de Chablis sorti de derrière les fagots et qui me lançait des éclairs dorés et gouleyants.
Aux tables voisines, ce n'étaient que regards en coin et chuchotements.
J'entendis même un cul-terreux dire « elle, si jeune avec ce vieux ... ».
C'en était trop.


Je demandai si je pouvais l'emporter, et c'est ce que je fis

lundi 28 janvier 2019

Le dernier visiteur (Suite)



On me mène à l'abbesse, Compiègne qui pourra
une grosse Hildegarde accourt à la saignée
elle a les bras fourchus qu'ont les singes-araignée
et la barbe hérissée, touffue, du père Fouras

Experte en lavements, en sangsues et ventouses
callipyge lestée d'un cul-de-basse-fosse
elle arrache aussitôt mes maigres haut-de-chausses
tant pis, ces pantalons faisaient un peu tantouze

Sa quenouille est pointue, grosse comme hallebarde
Sont-ce mes quatre humeurs qui puirent la merdasse ?
Je vire mon fessard , tombe de la paillasse ...

Je dormais au musée, ronflant comme un sonneur
couvrant les causeries d'un Jacquouille en fureur.
Frénégonde encadrée me sourit, goguenarde

mardi 22 janvier 2019

Le dernier visiteur

Publié aux Impromptus Littéraires sur le thème : Vie de château




L'huis s'était refermé sur le gardien pressé
je me trouvai piégé sur le chemin de ronde
où flottait le parfum de dame Frénégonde
que jadis en mon rêve j'avais délaissée

J'étais de Pierrefonds le dernier visiteur
je cherchai prestement le lieu de la mangeaille
à moi poularde grasse et grande boustifaille
quand j'entendis soudain crier au malfaiteur

Sans respit on m'estrille on m'occit, me pourfend
on m'arrache mes braies, me jette aux oubliettes
le beau conte de fées tourne en eau de couillette

La forêt de Compiègne sera mon caveau
Mortecouille ! J'entends des Sauvé, des Bravo
Jacquouille le gardien m'arrache, triomphant

mardi 15 janvier 2019

Les bras de Morphée

Publié aux Impromptus Littéraires sur le thème des Mauvaises résolutions



Au douzième coup de minuit à l'instant où Patrick Sébastien – parvenu à l'ultime seconde de son ultime réveillon sur la 2 – embrasse Elodie Gossuin qui embrasse Sophie Thalmann qui étreint Hélène Ségara, ma Germaine émoustillée par ce spectacle me saute sur le poil pour me rouler une de ces galoches dont elle a le secret, une soupe de langue enflammée qu'un trop plein de champagne n'a pas réussi à éteindre !
Sous son gilet jaune – mon tout dernier cadeau de Noël – elle ne porte rien qu'un gros cœur qui palpite aux premières minutes de 2019 et je me laisse entraîner vers le canapé où, choucroute en bataille à la Bardot et gilet débordant d'amour, elle se met à bramer le sempiternel : »Bonne année mon poussin ! »
Poussin acquiesce, poussin accuse réception et – la bouche encore pleine de ce traîneau glacé au chocolat noir et éclats de noisette conçu par Picard, le roi du dessert, pas le skieur médaillé – poussin renvoie l'ascenseur en tripotant les boutons à portée de main.
Mais un autre brame interrompt ce jeu de vilain, un brame tonitruant, caverneux avec cette pointe d'accent lapon que j'ai appris à reconnaître et qui ne trompe pas.

Je l'avais déjà oublié celui qui squatte notre maison au prétexte qu'il fait trop froid au garage, Rudolph le caribou en chef de mon cadeau de Noël dont je vous ai parlé la semaine dernière et qu'on n'a pu se résoudre à euthanasier.
Il faut préciser que ses huit congénères sont désormais au zoo de Vincennes, que le vieux traîneau commence une seconde vie en porte-géraniums au milieu du jardin et que Rudolph dort toutes les nuits sur le canapé avec obligation d'éteindre ce feu rouge qui lui sert de nez.
Poussin – c'est moi – s'extrait des bras de Germaine pour traîner Rudolph au garage.
Pas facile de traîner par les rênes un renne entraîné lui-même à traîner un traîneau … bref, j'éconduis le cervidé et je rejoins bien vite ma moitié qui occupe amplement sa moitié de sofa.
Minuit c'est avant tout l'heure où Germaine s'endort et j'ai toutes les peines du monde à la maintenir à flot pour sacrifier à cette coutume occidentale qu'on n'a jamais négligée en quinze ans de mariage : l'échange des résolutions.
« F'est quoi, ta nouvelle révolution pour deux mille dive neuf, ma férie? »
Les éclats de noisette de Monsieur Picard n'ont pas facilité la formulation mais dans l'oeil ranimé de Germaine, un éclat particulier me confirme que mon message a atteint son ravissant encéphale.

Prendre du recul, esquiver une seconde galoche incendiaire, c'est tout ce qui m'importe ; je veux connaître sa décision, celle qu'elle a mûrement échafaudée, votée en tête à tête avec elle-même en son âme et conscience et qu'elle appliquera avec opiniâtreté jusqu'au douzième coup de minuit de 2019 si tout va bien.
D'année en année elle sait ce qu'elle veut ma Germaine et aussi ce qu'elle ne veut pas … perdre un tout petit peu de poids, trouver le numéro de téléphone d'Oncle Hubert, ne plus retourner chez Picard … euh, là c'est raté !
« Ve t'écoute, ma férie» insiste-je – j'ai failli dire Ma furie – lové en position défensive à l'autre extrémité du canapé de Rudolph.
« Je vais m'écouter » me lance t-elle fièrement.
« Euh... f'est tout ? »
« J'en ai marre de t'écouter, d'écouter les autres, cette année je vais écouter mon corps et rien que mon corps ! »
« Et qu'est-fe qu'il a à raconter ton corps qu'il ne m'ait déjà dit ? »
« Vois-tu, l'an dernier j'ai écouté avec attention tes histoires de collègues de travail, j'ai écouté les potins du voisinage, les blagues de Bigard et j'ai même écouté ta mère donc cette année j'écoute mon dos, mes épaules, ma poitrine, mes fesses, mon bassin, tout ce qui est moi, mon corps quoi ! »
« Euh... et à l'inftant fur fe canapé qui empefte le caribou, il raconte quoi ton corps ? »
Tout de jaune corsetée, ma royale échevelée, ma Germaine résolument résolue se lève et se caresse : »Mon corps me dit d'aller retrouver les bras de Morphée »
Pour ceux qui l'ignorent, Morphée est un jeune blanc bec à poil tenant un miroir dans une main et des pavots soporifiques dans l'autre … alors si ce type possède d'autres bras je ne vois pas comment je pourrais reprendre l'avantage.
Germaine se dirige en titubant vers notre chambre, je tente une approche improbable :
« Tu ne préfères pas mes bras ? » (enfin une phrase qui se joue des éclats de noisette de Monsieur Picard)
« Non poussin, n'insiste pas car ... »

Du garage monte un brame désespéré, on dirait la corne de brume du Titanic, c'est l'heure du foin !
J'y vais en traînant les pieds, devoir oblige, en jetant un regard affligé à la silhouette lascive de Germaine rejoignant son Morphée.
Elle ne m'a même pas demandé ma résolution.
C'est la première fois, toute toute première fois – n'en déplaise à Jeanne Mas – que ça nous arrive en quinze ans !
Elle ne saura donc pas que j'avais pris la résolution de sortir les poubelles ; il va falloir que je trouve autre chose.

Rudolph m'accueille avec une langue de vingt centimètres.
Non Rudolph, pas ce soir



jeudi 10 janvier 2019

Foutu contrôle technique

Publié aux Impromptus Littéraires sur le thème du Cadeau empoisonné



Je sais bien que c'est l'intention qui compte mais je m'attendais à autre chose qu'une carte même joliment enrubannée et décorée de petits sapins, de cannes en sucre et de bulles de champagne...
C'était signé PPN (Petit Papa Noël) et ça disait ça :
Suite à vos contrôles techniques débiles et votre nouvelle loi Diagnostic 5 gaz, mon équipage vient d'être recalé pour cause de flatulences hors normes aussi me vois je contraint – la mort dans l'âme – de t'abandonner en cadeau ceux qui m'accompagnèrent pendant des siècles.
N'en prends pas ombrage mais tu trouveras dans ton garage cet équipage d'un autre âge. Fais-en bon usage.
Toutes ces rimes en age alourdissaient le message, ajoutant à ma confusion car c'était mon tout premier cadeau offert la mort dans l'âme...

Malgré le froid je sortis en pyjama dans la rue où vociférait un groupe de voisins matinaux :
« C'est toujours pareil avec les Vegas »
«Ils se croient tout permis, même le matin de Noël»
et ce tollé récurent « Y'a un truc qui brâme dans vot' garage ! »

J'ouvris la porte dans un nuage pestilentiel de cervidé emboucané et de poisson pourri qui fit fuir l'attroupement et me fila la gerbe.
Tout était là comme décrit sur la jolie carte, un traîneau délabré équipé de pneus usés jusqu'à la corde et immatriculé HOH OHO et neuf cariboux ou caribou – pas facile de lire le X à l'arrière – harnachés mais déchaînés, tenaillés par une faim qui les avait poussés à bouffer tout le doublage polystyrenne ou polystyrène expansé des murs de mon garage.
Je soulevai machinalement le capot du traîneau pour découvrir ce qui puait tant le poisson pourri ; le traîneau était équipé d'un turbot, un vieux turbot en décomposition que les rennes bouffèrent aussitôt avec des grands slurp qu'on aurait dit mon oncle Hubert faisant son chabrot !
Bref, j'enferme mon cadeau de Noël et je file en voiture chez Animalys avec cette question inclassable : ça bouffe quoi un caribou ?
La tête des employés faisait peine à voir et leurs questions donnaient à réfléchir : »Y pèsent combien vos rennes ? C'est des mâles ou des femelles ? C'est du sauvage ou du domestique ? Y sont du bois ou de la toundra ?»
Sans plus attendre j'ai pris dix kilos de paille, de celle qui sert à la litière des poules et j'ai repris ma voiture qui sentait déjà le poisson pourri pour rentrer à la ferme... pourquoi ai-je dit la ferme ? Je n'en sais rien.

Devant le garage entr'ouvert il y avait une ambulance ; deux types y chargeaient ma Germaine, exsangue et échevelée …
Je n'avais même pas eu le temps de lui offrir son cadeau, un joli gilet jaune avec les petits élastiques sur les côtés.
Je déchargeai ma paille ; les caribou – avec ou sans X – ça n'attend pas !
Le nez rouge de Rudolphe clignotait dangereusement.




lundi 17 décembre 2018

Nicolas Claus

Publié aux Impromptus Littéraires sur le thème "J'ai tué le père Noël"




Le brouillard s'était allégé mais un instant auparavant on l'aurait coupé au couteau façon pièce montée.
Le flic s'était marré en notant ce détail dans son calepin : »Et bien sûr vous n'aviez pas de couteau sur vous ? »
Très drôle. Il n'aurait plus manqué qu'il m'inculpe pour port d'arme blanche.
Par dessus son épaule je vis qu'il avait inscrit « Braillard épais » ; j'étais loin d'être tiré d'affaire.
Je décris ensuite l'incident survenu sur ma droite, je racontai le grand fracas de bois cassé et les cris sans oublier les beuglements.
Des beuglements ? Oui, il n'y avait pas de quoi se marrer, pourtant c'est ce que fit le flic en poussant quelques Humm bien imités tout en notant « Vésicule prétendument hippomobile » ; il fallait être flic pour confondre un hippopotame et un canasson cornu !

On avait trouvé des papiers sur le pauvre bougre – le conducteur, pas le canasson – un turc originaire de Turquie et nommé Nicolas Claus... même pas français.
Je dis pauvre car il devait avoir une nombreuse famille au vu des paquets qui jonchaient le carrefour, et parmi eux un coffret de chez Sephora, celui-là même que Germaine m'envoyait chercher pour son Noël et qui tombait à pic si j'ose dire.
Le flic avait cessé de rire et nota « Recel et maquillage de scène de crime »
Pour ma défense je fis remarquer que ça n'était pas un temps pour traîner dans le quartier à l'heure où les honnêtes gens font leurs dernières emplettes.
Pour l'heure le turc avait complètement fini de traîner et gisait dans ce ridicule costume qu'il avait dû voler à un père Noël...
« Vous allez en faire des malheureux » compatit le flic en refermant son calepin et il ajouta même : « Vous avez des enfants ? »

Un petit groupe de curieux s'était formé autour de nous ; je reconnus la mère Dugenou, notre concierge madame Gonzales que j'appelle Dugenou vu qu'elle est toujours à quatre pattes à astiquer l'escalier...
Dans un quart d'heure tout l'immeuble saurait que j'avais refusé la priorité à un migrant venu de l'Est – enfin, de la droite – et dans une semaine la mère Dugenou pourrait se brosser pour ses étrennes.
Deux gamines se disputaient une poupée Barbie chapardée dans la confusion tandis qu'un chien reniflait prudemment ce qui restait de comestible dans l'hippo-machin.
On s'agitait de toute part et une rumeur monta de l'essaim bourdonnant: « Il a tué le père Noël ».
C'est fou cette manie qu'ont les gens à exagérer quand ils sont en groupe ; il était temps que le flic disperse la manifestation où certains commençaient à y voir l'oeuvre de quelque gilet rouge, bonnet jaune, bermuda vert ou que sais-je encore.
D'autres voyaient dans les restes de l'hippo-machin l'occasion d'organiser un méchoui séance tenante.
C'est à cet instant que sortit de cet amas rouge sang ce que je pris pour un éternuement... le calme se fit au carrefour.
Avec les turcs je ne sais jamais si ça parle ou si ça éternue.
Celui-là n'éternuait rien d'intelligible mais je vis dans son regard pourtant orthodoxe qu'il m'en voulait personnellement.
Je profitai donc de la stupeur générale pour déguerpir dans le tas de ferraille qui me servait désormais de voiture; il était grand temps de foncer chez Séphora avant la fermeture et éviter une belle scène de ménage.
Dans son calepin le flic avait dû écrire « Débit de fuite » ou un truc comme ça mais que n'aurais-je bravé pour plaire à ma Germaine au moins une fois l'an.

lundi 19 novembre 2018

Je ne suis pas nyaki

Publié aux Impromptus Littéraires sur le thème des nouveaux mots du Petit Larousse 2019



Hier Germaine s'est plongée dans la lecture du Petit Larousse 2019 qu'elle a décidé de m'offrir par surprise comme chaque année à Noël et qu'elle feuillette effrontément devant moi.
«Mon biquet, c'est quoi un travailleur détaché ? »
Aujourd'hui je suis son biquet et demain je serai son canard ou toute autre espèce débarquée de son arche de Moïse (J'ai beau lui dire que c'est Noé).
« C'est un type qui travaille dans une blanchisserie »
« Ah bon... et une grossophobie ? »
Je réfléchis un tant soit peu : « La grosse aux phobies c'est la pouf du 4ème »
«La blondasse qui nous empeste la cage d'escalier avec son Chanel ? »
« Y en a qu'une, bichette»
Germaine siffle d'admiration : »Et ben, j'imagine c'qu'elle a dû faire pour être introduite dans la nouvelle édition ! »
J'essaie d'imaginer la scène puis je renonce, accaparé par mon sudoku ; je réalise qu'elle pourrait aussi bien être dans les petits Roberts.

Quelques pages et de gros soupirs plus tard...
« Et un frotteur, biquet... c'est quoi un frotteur ? »
Je n'ai pas besoin de réfléchir longtemps : « C'est celui qui colle à la grosse aux phobies dans l'autobus»
« Ca m'étonne pas» dit-elle, rassurée «c'est un mot qui se met au pluriel! »
J'ai envie de rappeler à Germaine que dans un dictionnaire, derrière chaque mot il y a une définition qu'une palanquée de spécialistes a eu un mal de chien à pondre...
« Et le replay, biquet... c'est quoi ? »
« Le riplébiquet, connais pas»
Germaine s'énerve : « Allez ! C'est quoi le replay ? »
« C'est quand le frotteur recommence, bichette»
« Si j'comprends bien, mettre replay au pluriel c'est comme un pléonasme»
« Oui bichette, une sorte de replayonasme »
« Hein ? »
« Laisse tomber bichette»
Gros soupir.
« Et le e-sport ? Y parlent de sport électronique... »
« Le e-sport par exemple ça serait une appli où le frotteur essaie de toucher la grosse aux phobies avant d'être rattrapé par un dénonce-ton-frotteur »

« Biquet, c'est ce jeu que je veux pour Noël ! »

Quand Germaine s'enthousiasme pour des futilités, ça ne dure jamais très longtemps.

« Et le teppanyaki, c'est quoi ? 

« Je ne suis pas nyaki, donc je ne sais pas 

« T'es pas drôle ! »

J'aime quand Germaine dit T'es pas drôle ! car c'est toujours le point final à ses questionnements qui marque aussi le début de ma sieste.


mardi 13 novembre 2018

La valse des saisons

Publié aux Impromptus Littéraires sur le thème : "Quel chantier !"



Cent cinquante cartons pliés venaient d'arriver de chez Casto, salués par Germaine, pliée également tant elle était surexcitée.
Je prenais conscience que l'affaire avait commencé.
J'avais préparé mon cutter – un couteau à lame rétractable qui se rétracte surtout quand on s'en sert – et suffisamment de scotch, celui qui colle et aussi celui qui déchire... un Knokando 18 ans d'âge.
Pour celui qui colle j'avais choisi du simple face et pour l'autre du double, le double whisky c'est très tendance.
De son côté Germaine avait prévenu les voisins pour le bruit, la concierge pour l'escalier et le Samu pour mes blessures à venir.
Les trajets de notre sixième étage à la cave seraient comptabilisés aller et retour par un système de pointage confié à notre concierge afin de ne perdre personne en route même si nous n'étions que deux à faire la navette.
Par précaution je pointais également au verre de Knokando pour joindre l'agréable à l'utile.
Au cinquième – le verre, pas l'étage – je croisai ma Germaine chargée comme une mule, hirsute, le chignon de travers suivie de près, de très près par un gars qui devait habiter l'immeuble et qu'elle avait du réquisitionner en chemin... dégourdie ma Germaine !
Je leur soufflai un « Bon courage... y'en a plus que deux» car d'après mes calculs il me restait deux verres ; le type me lança un clin d'oeil que j'attrapai au passage tandis que je remontais à l'appart.
Je m'étais laissé embarquer comme un gamin dans son projet sans mesurer l'ampleur et la technicité du travail.
Le dressing était maintenant quasiment vide tout comme la bouteille de scotch, une synchronisation digne de professionnels.
Je m'assis un instant dans un fauteuil pour faire le point à tous niveaux et je dus m'assoupir car si le greffier n'était pas venu me léchouiller pour réclamer ses croquettes, je crois que je pioncerais encore.

Germaine n'était pas remontée de la cave et, craignant qu'elle ait craqué en chemin je dévalai l'escalier quatre à quatre en soufflant comme un bœuf.
Une fatigue communicatrice avait envahi l'immeuble et je dus déplacer la concierge qui semblait somnoler, l'oreille collée à la porte de notre cave...
Dans la pénombre, ça soufflait aussi comme des bœufs ; jamais on n'aurait dû s'embarquer dans cette entreprise, il y a des gens pour ça dont c'est le métier et qui ont tellement besoin de clients.
Mais il était trop tard pour reculer et j'avais la flemme de changer mon fusil d'épaule.
Je tournai trois fois ma langue chargée dans ma bouche à feu, retirai le cran d'arrêt avant de lâcher un « Tout va bien ? » d'une voix inquiète.

De la montagne de cartons qui s'agitait encore émergea Germaine, le chignon aplati comme au sortir de sa douche et les joues cramoisies.
Le voisin serviable s'éclipsa si vite que je n'eus pas le temps de le remercier pour son aide.
« Tu as assez transpiré pour aujourd'hui » ordonnai-je en conduisant vers l'entresol une Germaine aux guibolles flageolantes.
Fièrement elle tenta de se redresser : « Non ! Il faut terminer le chantier »
Regonflé, je la suivis dans l'escalier ; elle flageolait toujours mais je trouvais qu'elle flageolait bien, les hanches mouvantes et les doigts crispés sur la main courante.
« Tiens bon la hampe » lui conseillai-je. J'aurais pu dire rampe... en d'autres circonstances mais mon esprit s'embrouillait ; je crois même l'avoir entendue chantonner, les pouvoirs du double single malt sont imprévisibles!
Ce soir, le dressing de Germaine aurait retrouvé ses vêtements d'hiver et la cave... ses vêtements d'été.
La valse des saisons m'avait anéanti, comme un peu plus chaque semestre.