samedi 8 mai 2021

Sons et lumières

 

Publié au Défi Du Samedi sur le thème des nébuleuses





Tout en feuilletant son Genèse Magazine, Eve chantonnait un truc qui ferait un jour la notoriété de Julie Pietri.

« Eve lève-toi et danse avec la vie
L´écho de ta voix est venu jusqu´à moi... »

« Au fait, ce soir on va avoir droit aux nébuleuses » lança t-elle à Adam.

La mine d'Adam s'assombrit : »IL commence à me taper sur le système avec ses sons et lumières ! Alors maintenant c'est tous les soirs ? »

« Ne parle pas de LUI ainsi » répondit Eve « si ses voix sont impénétrables, IL a encore l'oreille fine »

« Ouais ben on a déjà eu les arcs en ciel, la voie lactée, les éclairs, les comètes et les étoiles filantes. C'est quoi ces nébuleuses ? » ronchonna Adam.

« C'est des poussières cosmiques, si tu veux c'est comme du gaz et ça doit être magnifique »

« Ça sert à quoi les nébuleuses ? »

« C'est là où se forment les étoiles, un peu comme un utérus cosmique géant »

« Et tu peux me dire à quoi servent les étoiles ? »

« Et ben, par exemple ça éclaire la nuit »

« Et pourquoi y faudrait éclairer la nuit ? IL est pas obligé d'envoyer le soleil se coucher»

« Tu m'énerves ! »

« T'as encore lu tout ça dans tes Genèse Magazine ? »

« Non Monsieur, j'ai trouvé ça en feuilletant les petits Robert »

« Parlons-en des petits roberts ! C'est pas ce qu'IL a fait de mieux»

« Je sais pas si tu t'adresses à Dieu ou à mes seins mais t'es bien content d'y toucher, espèce de misogyne »

Adam s'emporta : «C'est pas LUI qui a dit Aux innocents les mains pleines ? Alors je vois pas pourquoi ça serait moi le coupable »

« Peut-être que t'as de trop grandes mains »

Adam explosa : « Des grandes mains ? Par rapport à qui ? Y a que nous deux ici, nom de Dieu »

« Ne blasphème pas et ne crie pas si fort, tu vas réveiller le petit Abel »

Adam bougonna : «C'est déjà fait … tu sais bien qu'Abel ne dort toujours que d'un oeil »

« Je sais » soupira Eve « on en fera un gardien de nuit ou un berger »

Adam s'était calmé : «Si le gamin doit être gardien de nuit, autant le faire profiter du son et lumière »

« T'as raison » dit Eve « je vais le chercher. On te rejoint sur la terrasse »

Eve revint avec le rejeton et s'assit en posant sa tête contre l'épaule d'Adam.
Le nez en l'air, Adam boudait : «Et demain soir, IL a prévu quoi le vieux ? »

Eve sourit : «Demain c'est relâche, on se fait une toile, mon chéri »

« Et on joue quoi ? »

«On a le choix entre A l'Est de l'Eden et Retour vers le futur »

Adam, perplexe : «C'est bien nébuleux tout ça»

Eve : «J'te l'fais pas dire»




samedi 17 avril 2021

C'est un signe

 

Publié au Défi Du Samedi sur le thème tonitruant du Klaxon




Au feu rouge infini, ennuyeux, je klaxonne

aux petits vieux courbés, piétinant, je klaxonne

à la pouffe échassée Louboutin, je klaxonne

à l'accro au smartphone, aimanté, je klaxonne


Aux accents italiens d'un trois tons, je m'étonne

le bolide a freiné, rutilant, je bouillonne

la pouffe y est montée, déchaussée, la couillonne

je repars dégoûté, écoeuré je klax …


J'en étais là de l'écriture de mon défi hebdomadaire quand j'entendis corner dans la rue.

Je dis corner car mon grand-père disait corner puisque son père disait corner à l'époque où on portait des cornes.
A mesure que je descends l'escalier, le bruit de la corne s'intensifie et je l'évalue à une centaine de décibels, entre la tondeuse à gazon et le marteau-piqueur mais moins bruyant que les crises de Germaine qui peuvent atteindre ce que les acousticiens nomment – sans connaître Germaine – le seuil de la douleur.

Ça ne peut pas être Germaine qui pour l'heure ronfle dans la chambre à un niveau que les acousticiens nomment – sans connaître Germaine – le bruit d'une chambre à coucher.

J'ouvre la porte sur la rue, convaincu d'y trouver le fourgon du facteur ou quelque livreur excité de chez Amazon et devinez qui je trouve, piétinant sur le paillasson ?

Comment pourriez-vous deviner ?
Comment sauriez-vous qu'avant hier je me suis fait refourguer un cygne sauvage chez Animalus ?

Pour cause de grippe aviaire je suis reparti avec cette bestiole alors que je venais y chercher des poules naines.

Croyez-moi sur parole, un cygne sauvage ça klaxonne, ça trompette, parfaitement !

Demandez à mes voisins si vous ne me croyez pas.
Par contre j'ignore ce que ça bouffe, à part le rosier grimpant de Germaine et ses roses trémières …

En attendant Donald s'impatiente – on l'a appelé Donald – et quand un cygne klaxonne comme ça, c'est un signe … il veut bouffer.

Je voulais lui refiler notre vieux pain rassis mais Germaine exige qu'on lui donne cinq fruits et légumes par jour.

Ça n'a pas fini de corner entre nous deux, j'ai déjà les oreilles qui sifflent !

Où en étais-je ? Ah oui : je repars dégoûté, écoeuré je klaxonne.






samedi 27 mars 2021

Marginal

 Publié au Défi Du Samedi sur le thème de la houille.

Toute ressemblance avec un roman sur la lutte des classes est fortuite



« Dans la plaine rase, sous la nuit sans étoiles », Chaval sentait sous ses doigts quelque chose de dur, de compact et léger à la fois … il prit la chose, se releva en armontant son patalon, repoussa Catherine qui s'accrochait à lui et s'enfuit sans un mot en direction de Montsou.

A l'estaminet de Rasseneur, il saurait trouver Souvarine, le russkov qui savait tout. Un anarchiste ça sait tout.


« Quoque ch’est cha, biloute ? » lui demanda Chaval tout excité en exhibant fièrement son caillou.

Au fond du troquet le cordéoneux qui jouait du Pierre Bachelet s'interrompit et c'était une bonne chose.

« Quoque ch’est qu’te berdoules avec ta gaillette ? » s'enquit Rasseneur accoudé au zinc.
Souvarine palpait et soupesait la pierre d'un noir mat
aux reflets bleu ardoise ; il la rendit à Chaval en marmonnant : »Reprends ta gnognotte mon gars, ça vaut que t'chi »

Chaval insista, vociférant : « Sûr que si on creuse, y'en a des tonnes là dessous, un foutu pactole ! ».

Rasseneur ricanait : «Y'a rien là-dessous, gamin. Si y'avait ça se saurait »

« Si té cros que j'te cros » aboya Chaval en serrant sa houille comme une sainte relique « j'm'en vas creuser dès demain matin ».

A cet instant la huche s'ouvrit brutalement sur la Maheude et ses mioches cramponnés à sa blouse.

«Il a encore sauté ! » cria t-elle à l'assemblée.

« Qui ça ? Le Bonnemort ?» lança Rasseneur « y'a longtemps qu'son chifflet peut pus rin faire »

« Ferme tin clapet» répondit la Maheude «ch'est Linky qu'a sauté. Cha saute tout l'temps ».

Depuis que l'arrière-petit-fils Hennebeau avait fait équiper le coron des Deux Cent Quarante en compteurs communicants, tout partait en sucette.

On ne causait plus que de ça dans le coron et aussi de tous ces moulins à vent qu'il avait alignés sur la grande route de Marchiennes jusqu'à Montsou.


« Ces éoliennes ch'est du bren » avait conclu Souvarine «mais l'a bin fait son burre le Hennebeau ».

« J'rigolerai ben l'jour où y'aura plus d'vent » osa le petit Jeanlin dans les jupes de sa mère.

L'assemblée s'esclaffa tandis que Chaval sortait précipitamment avec son caillou. Catherine l'attendait dehors : «  Quoque ch’est qu'ce truc que t'es parti sans finir ton affaire ? »

Chaval eut un rictus mauvais et – brandissant la chose – il dit simplement : »J'appellerai cha du charbon de terre ».

Inaudible, Catherine murmura : « Cha march'ra jamais ».

Chaval ajouta « Ch'est pas ton Lantier qu'aurait trouvé cha... lui qu'a jarté à Flamenville faire le soudeur à l'aut' bout d'la France ! »


Dans l'estaminet le cordéoneux avait enchaîné sur l'air d'Emmanuelle … Pendu au mur depuis trop longtemps, le portrait de Zola émit un soupir avant de se décrocher.


vendredi 19 mars 2021

Tous aux abris

 

Publié sur le site Treize à la douzaine avec 13 mots imposés comme d'hab


Un soleil printanier joue au kaléidoscope dans la grande glace du bar-tabac de la Canebière, inondant le père Rahout qui – le nez sur son ballon de rosé – radote inlassablement : »Y z'ont annoncé la libération de Paris à la TSF ».

La voix du vieux est grave, dense, l'habillement chantant aux accents de narcisse et de seringat.

La belle Fanny frotte son zinc au gel hydro-alcoolique en souriant ; c'est qu'il n'a plus toutes ses idées le vieux Rahout depuis que la Maryse – dernier prix de vertu – s'en est allée lutiner dans la garrigue telle une libellule.

Dans l'arrière salle deux mioches s'étripent autour d'un plateau de scrabble sur la validité du mot Covid qui vaut quand même 11 points !

Le patron du bar repose sa tasse de café en grommelant: »Ferme là, vieux chnok … la libération c'était en 44 ».

Bravant le couvre-feu, le père Rahout se précipite dans la rue et rajuste son antique masque à gaz.


dimanche 14 mars 2021

Dans les abîmes de la métaphysique

 Publié sur le site MilEtUne d'après l'illustration





Sur la seconde marche, le bibliothécaire ouvre le cinquième livre de Théophraste intitulé Métaphysique.
Il est écrit au bas de la page 35 « Voir plus haut »


Alors sur la troisième marche, le bibliothécaire ouvre les Essais et conférences de Heidegger où il est écrit en bas de la page 152 « Voir plus haut »


Sur la quatrième marche donc, le bibliothécaire découvre Le procès de Kafka, s'en empare et lit au bas de la page 50 « Voir plus haut »


Sur la dernière marche, le bibliothécaire saisit Hamlet et s'interroge : Shakespeare a-t-il écrit Hamlet sur une table en hêtre ou pas en hêtre, telle est la question …

Au bas de la page 235 il est écrit « Voir plus haut » … alors le bibliothécaire franchit le pas.

samedi 27 février 2021

Le didgeridoo pour les Nuls

 

Publié au Défi du Samedi sur le thème du didgeridoo


Selon un célèbre DJ féru d'instruments de musique – le DJ Ridoux – l'instrument du même nom fait partie des instruments « avant » comme le larynx, contrairement aux instruments « après » comme le piano aqueux.


Le didgeridoo a été inventé par les aborigènes d'Australie – grands fumeurs d'eucalyptus – et popularisé dans la culture rock australienne par le groupe Assez d'Essais raccourci en AC/DC.

Son usage remonterait à l'âge de Pierre bien qu'on ignore l'âge de Pierre.

L'instrument a été baptisé ainsi par des colons blancs qui avaient déjà nommé la trompette Tutut, la guitare Glingling et la batterie Boumboum ...


Le didgeridoo – le didge pour les non-Nuls – naît d'un jeune eucalyptus rongé de l'intérieur par les termites.

Il est d'origine australienne car c'est le seul endroit de la planète ou les termites peuvent bouffer de l'eucalyptus vivant.

Une fois bouffé, on le coupe puis on barbouille son embouchure de cire d'abeille sauvage. (Préférer Murray's Beeswax chez Amazon)


Le joueur de didgeridoo fait vibrer ses lèvres par une technique de respiration continue qui cesse au moment de l'asphyxie.

On utilise alors une autre technique de respiration dite artificielle pour ranimer le joueur.

Dans ces conditions on peut douter de son soi-disant effet pour le traitement de l'apnée du sommeil !


Le son de base s'appelle le bourdon en référence à la cire d'abeille. La fréquence du bourdon est de 65 Hertz, suffisamment éloignée du 42 Hertz pour qu'on ne la confonde pas avec le ronronnement de la bourreuse dont j'ai parlé il y a deux semaines.

Au bourdon se superposent des vocalises comme des cris d'animaux, des injures aux belle-mères ou encore des tubes de Mike Brant selon le style de musique.


Plus l'instrument est long, plus les notes sont graves ; dans ce cas on l'utilise pour les cérémonies de funérailles.

On préférera les sons aigus pour accompagner les rituels de circoncision … mais rien n'oblige à le faire non plus.


Les airs les plus connus joués au didge s'appellent tout naturellement des tubes.


Par sa gravure « Made in China » sur le corps de l'instrument le faux didgeridoo se distingue de l'authentique didgeridoo qui est estampillé « Made in wood».

Méfiez vous des imitations



lundi 22 février 2021

Puzeule et stroffes

 

Publié sur le site MilEtUne d'après l'illustration





Pension des Mésanges

Deux pensionnaires papotent dans la salle des activités ludiques


  • Alors M'ame Germain, ce puzeule, ça avance ?

  • J'vois pas comment un puzeule pourrait avancer … à part si on le pousse

  • Alors ce puzeule, ça pousse ?

  • Un petit peu plus chaque mercredi, puisque le puzeule c'est le mercredi M'ame Zébard

  • Y vous reste encore beaucoup de pièces à pousser, hein ?

  • Ouais … et j'en ai pas encore trouvé deux pareilles

  • C'est sûr M'ame Germain, c'est le principe du puzeule. C'est pour ça que moi j'fais tricot … une maille à l'endroit, une à l'envers, on peut pas s'tromper, enfin pas souvent

  • De mon temps les pièces c'était les anciens francs … et pis y nous ont mis les nouveaux francs et maintenant les zeuros !

  • Au moins M'ame Germain, celles là vous trouerez pas vos poches avec … c'est du carrelage, hein ? On dirait un carrelage

  • Oui M'ame Zébard, c'est du carrelage

  • Et quand vous aurez fini dans quelques années, vous le mettrez où ce puzeule ?

  • Au mur de la salle de bains M'ame Zébard, vu que c'est un carrelage

  • C'est pas bête ! Et si ça avait été un puzeule de chevaux de courses, vous l'auriez mis où ?

  • Ça risque pas … j'aime pas les chevaux. J'avais joué dix mille francs de l'époque sur Marengo en 36 et il est jamais arrivé ce tocard !

  • Dites M'ame Germain, j'voudrais pas vous contrarier mais la petite mal foutue en blanc avec un liseré bleu … z'êtes sure qu'elle est bien à sa place ?

  • La petite mal foutue en blanc avec un liseré bleu ? Ah ! C'est la nouvelle aide-soignante, celle qui vient faire les tests Covid

  • Mais non M'ame Germain, j'vous parle de cette pièce du puzeule !

  • Ah ? Si elle est pas à sa place, j'm'en rendrai bien compte à un moment ou un autre

  • Ouais … sinon faut forcer. Moi, quand ça rentre pas, je force

  • Vous avez raison M'ame Zébard … c'est comme le midi au self. Si vous voulez qu'la soupe soit chaude, faut forcer. Mais vous avez pas tricot aujourd'hui ?

  • Non, aujourd'hui j'essaie le nouvel atelier où c'est qu'y faut faire des vers

  • Y'a un nouvel atelier où c'est qu'y faut faire des vers, M'ame Zébard ?

  • Parfaitement M'ame Germain

  • Ça va être chiant, non ?

  • Non, c'est pas c'que vous croyez. On doit fabriquer des stroffes

  • Des stroffes ?

  • Oui, des quatrains, des huitains, des neuvains, des dizains, des onzains, des douz …

  • Ça va ! J'sais compter moi aussi. C'est pas des vers que vous allez faire, c'est des calculs, hein M'ame Zébard ?

  • Comprends pas … bon, j'vous laisse à votre carrelage M'ame Germain et surtout prenez vot' temps … on n'est pas aux pièces, hein ?

  • Comprends pas … alors bonnes stroffes, M'ame Zébard.