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dimanche 25 septembre 2016

Liste 25 ou Histoire d'eau


Publié sur WeLoveWords d'après une liste de 10 mots



C'est toujours la même histoire... celle que le con vexe, l'histoire du tube de dentifrice à moitié plein ou à moitié vide.
J'ai toujours ce genre de discussions avec Nicolas à l'heure de nos ablutions du soir: le pot d'argile verte à moitié plein, le ballon d'eau chaude à moitié vide. On n'a pas le même point de vue là-dessus ni sur le reste non plus.
Alors j'ai vite trouvé l'antidote pour pas qu'on y passe la nuit, moi en nuisette et lui dans son immonde pyjama à rayures avec ce ridicule écusson Les Républicains: disparaître par la bonde du bac à douche en pleine interview à travers la vitre.
A force de régimes minceur j'arrive à passer dans du 90mm pendant qu'il s'arrose de sa lotion 'Bygmalion' anti-démangeaison.
Pour ressortir de la canalisation c'est moins drôle mais je compte bien investir rapidement dans un extracteur: j'en ai vu un chez Castorama... c'est le top de chez Karcher! 

dimanche 14 février 2016

Galop romain à Saint-Calais

Ecrit à l'occasion du premier concours de nouvelles de la ville de Saint Calais

Connaissez-vous le chausson aux pommes de Saint Calais et sa légende ?





Tout est calme, le robinet goutte comme toujours, on devine à voir la tête de mamie Jeanne que l'instant est crucial, fondamental... celui du “premier tour” où le rabattage de la pâte au tiers de sa longueur amorcera une véritable pâte feuilletée ou bien un grand désastre.
Inconscient de l'enjeu, papy Marcel s'éguerzille :”Dis donc beudot! Tu iras fermer le robinet proprement!”
Le beudot c'est moi, mais ce qualificatif tiré du patois local et dont j'ai hérité depuis mes quatre ans - date à laquelle j'ai scié la canne de papi pour m'en faire une épée médiévale - me va comme un gant.
En traînant la jambe, je vais fermer le robinet “proprement” de toutes mes forces.
“Moins fort, beudot! Tu vas encore bousiller les joints”.
Moins fort... faudrait savoir ce qu'on veut. A l'entendre, dans cette maison la consommation de joints de robinets est proportionnelle à la durée de mes vacances chez eux.
Le joint c'est cette chose caoutchouteuse qui est au robinet ce qu'est la bonde à la baignoire, ce qu'est l'intervalle aux piquets de clôture et ce qu'était l'indicateur Chaix aux trains qui se croisent... c'est à dire une ignoble torture d'arithmétique que je refuse d'évoquer plus longtemps.

Entre le quatrième et le cinquième tour de pâte, mamie Jeanne prend le temps de m'adresser un de ces sourires dont elle a le secret et qui font du beudot le gamin le plus heureux du pays Calaisien.
Il faut dire que Saint-Cal - je dis comme ça parce que ça me plait - est un formidable terrain de jeux pour un parigot même beudot, plus habitué aux quais de Seine bétonnés qu'aux berges bucoliques de l'Anille.
Je sais... bucolique, même en un seul mot ça fait bizarre la première fois, mais on en guérit et je l'aime bien.
Celui qui n'a jamais taquiné la truite ou la perche dans l'Anille ou encore fait une mariennée dans le vieux lavoir les orteils dans l'eau ne peut imaginer à quel point Saint-Cal est bucolique.
C'est aussi le pays des légendes et des histoires “vraies” que papi Marcel a une fâcheuse tendance à déformer.
Il a bien failli me faire croire que la poule du Mans est une bonne grosse noire et qu'elle est élevée exclusivement en batterie dans des camionnettes blanches au bord de la route de Saint-Cal... jusqu'à ce que mamie Jeanne démente en lui faisant les gros yeux :”Je t'en ficherai des poules noires, moi !”

La pâtisserie c'est pas son truc à papi Marcel, lui ça serait plutôt l'Histoire avec une grande hache.
“Papi, raconte-moi encore le château-fort”... et papi raconte le gros donjon carré, les fossés et la double muraille. Je pige pas tout mais c'est les noms qui m'amusent comme celui du comte Eveille-Chien qui parait-il se levait tôt et puis il y a ce Guillaume que j'aime bien parce que c'est mon prénom; c'est fou ce qu'il y avait déjà comme Guillaume à l'époque, conquérants ou soumis.
“Dis papi? Galop romain, c'est parce qu'y montaient à cheval?”
“Hum... ça veut dire gaulois en gros, comme Asterix”

Ça me parle déjà mieux, par contre y s'embêtaient pas à apprendre le maniement du double décimètre, y se servaient des pieds!
Et construire un château sur une motte de trente pieds de haut, c'est pas un fantasme de pâtissière, ça?
L'Histoire c'est marrant, sauf que les questions qu'on se pose finissent par faire mal à la tête.

A chaque tour de pâte, mamie Jeanne y enfonce les doigts - elle dit les dais - pour se rappeler du nombre de tours... c'est à cause des trous dans sa mémoire et quand elle aura marqué six dais ça fera six tours et il sera alors temps de laisser reposer tout ça pour peler les pommes.
Papi Marcel et moi on fait le concours de la peluche et le plus gros tas de pelures c'est toujours le mien. Il dit qu'avec mon beulot de pelures on nourrirait tous les cochons des Biards (pour ceux qui connaissent pas Saint-Cal, les Biards c'est un endroit où tout est bon sauf l'odeur et nous les parigots on s'y connait en odeurs).
Donc papi Marcel s'occupe des granny-smith et moi des golden à cause du chien des voisins que j'aime bien et qui s'appelle pareil. “Deux tiers de golden et un tiers de granny” dit toujours mamie mais je laisse le problème des tiers à papi, j'ai bien assez de soucis avec mes devoirs de vacances.
Epépiner, tailler en morceaux, pourfendre, la bataille fait rage autant que dans les fossés du château où tour à tour - j'aime bien tour à tour, ça fait médiéval - les pillards et les anglais convoitaient la motte.
Les anglais iront même jusqu'à foutre le feu à l'abbaye... papi dit très justement que quand on n'est pas fichu de rouler à droite on fait forcément des conneries.
Ici pour l'heure, pas de carreaux d'arbalète ni de plomb fondu mais une douce odeur de miel en train de mousser dans la cocotte où tomberont bientôt sucre et pommes mélangés.
“Faut qu'ça compote” commente mamie Jeanne en se lavant les mains... je sens que le robinet va encore goutter.
Quinze minutes, c'est plus qu'il n'en faut à papi Marcel pour bouter les anglais hors de Saint-Cal et finir son histoire.
Aussitôt j'enchaîne avec une autre : “Papi, raconte-moi celle du pâté aux pommes” et même si la pâtisserie c'est pas son truc, papi Marcel raconte encore la grande épidémie de peste et les bienfaits de notre bonne châtelaine.

1630 c'est pas d'hier! Sauf erreur ça doit être un siècle après Marignan et si papi hésite une fois sur deux entre la dysenterie et la peste, on peut dire sans se gourer que ce fut une grosse hécatombe qui a dégommé Saint-Cal aux deux tiers... encore ces foutus tiers!
“Dis papi? Pourquoi les notables y s'étaient barrés de la cité en fermant les portes?”
“Hum... en interdisant la sortie aux pauvres bougres qui y étaient restés, on pensait stopper la contagion. On appelle ça une quarantaine”
Comme les chiffres et moi ça fait deux je le laisse continuer tandis que des effluves de cannelle mêlées d'un soupçon de vanille envahissent la cuisine.
Difficile de croire que quelques portes auraient suffi à barrer le passage à cette vermine aussi dans la cité barricadée on organisa des processions et on pria beaucoup... je suppose qu'on priait saint Calais - c'est quand même fait pour ça les saints régionaux - et aussi le pape Urbain Huit qui était un pote à Galilée - celui qui faisait tourner la terre - mais autant pisser dans un luth, les gens mouraient toujours.
Le tiers restant de Saint-Cal a dû se serrer la serrure, du moins ceux qui en portaient.

Insensible à la “petite” histoire, mamie Jeanne s'est lancée dans la découpe des disques de pâte feuilletée, une tâche qu'elle ne confierait à personne.
Ne cherchez pas ici d'emporte-pièce ou de découpoir, un coutiau pointu bien aiguisé et un bol “à la retourne” suffiront.
Quand papi Marcel évoque la châtelaine, il a les yeux humides comme s'il parlait de son arrière-grand-mère : “ la châtelaine de l'époque fit préparer un énorme brouet, une sorte de pâté fait de farine et de pommes pour les habitants en quarantaine et les sauva ainsi d'une mort certaine”.
Et mamie Jeanne - battant un jaune d'oeuf pour la dorure - de conclure l'histoire : “ ainsi est né le pâté aux pommes!”
Je profite de cet instant de ferveur pour chiper un doigt de compote chaude; mamie Jeanne n'a pas perdu la main et surprend mon larcin : “Alors, voleur? C'est comment?”
“C'est trop bon, mamie”
Mamie Jeanne se fiche pas mal des textures, des équilibres et des goûts dont on se gargarise à la télé chez Top Chef. Son alchimie c'est de l'amour dodu et caramélisé, de l'amour fondant comme ses bisous du soir...

Barbouiller les bords de chaque cercle, garnir la moitié du disque avec la compote, rabattre l'autre moitié, souder les bords en appuyant avec les dais pour fermer les chaussons... il faut les voir tels deux cordonniers, courbés sur l'ouvrage comme si le reste de leur vie en dépendait.
Le parigot se fait discret et file à la cave là où les chaussons vont aller fraîchir pendant une heure - mamie préfère dire soixante minutes - avant de remonter cuire au four vingt cinq minutes à deux cent degrés... foi de cuisinière en fonte!
Quiconque n'a pas vécu la préparation des chaussons ne peut imaginer l'itinéraire qu'il leur faut parcourir avant de finir dans nos estomacs, sans compter le nombre de fois où le robinet aura goutté.
C'est la seule fois où je suis autorisé à descendre seul à la cave - le sanctuaire de papi Marcel - pour faire de la place aux chaussons. J'en profite pour faire la revue de détail des blonds Jasnières et des Coteaux du Loir jaune d'or alignés comme des soldats dans leurs grandes casernes de métal tendues de toiles d'araignée.

Demain c'est dimanche, le premier dimanche de septembre et l'incontournable fête médiévale du chausson aux pommes de Saint-Calais.
Demain on s'arrachera les “sourires” feuilletés de Jeanne, papi Marcel aura la larme à l'oeil au passage de la batterie fanfare et moi un regard toujours suspicieux sur ce tertre féodal de Guillaume que des angliches venus du mauvais côté de la route ont tenté d'investir.
Une fois encore j'éviterai cette question qui a le don d'abougrir les gens d'ici : “Pourquoi on dit chausson aux pommes alors que c'est toujours aux pommes?”
Après tout j'ai beau être un petit-fils de calaisien je suis un étranger, un beudot de parisien même si demain la capitale sera sarthoise et même s'il y a un peu de moi dans ce bel étalage doré et croustillant.




Abougrir : énerver
beudot : nigaud
beulot : tas
coutiau : couteau
dais : doigt
éguerziller : hausser le ton
mariennée : sieste

lundi 11 mai 2015

A nous deux, ma belle





J'allais sans dégât notoire terminer le dépucelage de mes deux douzaines d'huîtres quand on a frappé à la porte.
(Je dis dépucelage car l'exercice consiste à brandir vigoureusement l'engin vers une demoiselle à priori consentante alors qu'au final aucun des deux, proie et prédateur n'en sortira indemne).
Germaine préfère parler de boucherie mais quiconque a déjà fréquenté une poissonnerie sait qu'on y trouve tout autant de sang.
Avec son humour à deux balles, Germaine dit aussi que chez nous la criée c'est après les avoir achetées mais - entre parenthèses - deux balles c'est cher payé.
(Je dis entre parenthèses pour caractériser cet espace lumineux qui permet de se justifier, d'expliciter les idées pour ceux qui posséderaient le même QI que l'huître, comme Germaine ou encore ma concierge).
Je ne sais pas ce qu'il en est pour vous mais chaque fois que j'entrebâille des ostréidés, je pense à ma concierge.
Il faut dire qu'aux dernières vacances je lui en avais envoyé trois douzaines, joliment couchées sur un lit d'algues côtières qu'on appelle varech, au fond d'une caissette de bois blanc comme les cercueils de crémation.
(Je dis comme un cercueil de crémation pour la légèreté car si celui-ci ne fait pas long feu, je n'ai jamais réussi à faire brûler le mien dans la cheminée).
Pourquoi faut-il toujours que la caissette soit humide, ruisselante comme si ces demoiselles mouillaient par anticipation à leur inéluctable défloration, sans parler du fumet?
A notre retour de vacances la concierge m'avait à peine remercié et comme je lui demandais si elle avait apprécié, elle m'avait répondu que la salade était bonne bien qu'un peu salée mais qu'elle y avait trouvé au moins une trentaine de cailloux.

La concierge s'appelle Madame Dugenou, du moins je l'appelle ainsi car je ne connais pas son nom et parce que je la vois systématiquement à quatre pattes dans l'escalier quand je pars le matin au travail.
Je pourrais tout aussi bien l'appeler Madame Levrette mais elle ne fait pas envie, et puis je ne suis pas du matin... enfin je ne veux pas me mettre à dos toute sa profession.
Qui pouvait bien sonner à cette heure précise, à part la concierge?
(Je dis cette heure précise car il n'y a pas d'heure plus précise dans l'immeuble que celle des journaux télévisés, quand chaque foyer met en suspens sa moindre occupation pour se pencher à la lucarne des misères du monde).
Je reposai ma dernière proie dans la caissette et mon viril outil par dessus le marché. J'étais vanné.
(Je dis vanné non pas parce qu'on serait passés la veille par Vannes - ce qui aurait rallongé l'itinéraire et le nez de Germaine - mais parce que j'étais vraiment fatigué).
Pourtant on avait eu beau temps.
(Je dis seulement beau temps car si je dis un temps magnifique, j'en connais dans l'immeuble qui vont rigoler et me traiter de menteur malgré un bronzage indiscutable).
Je ne pouvais pas aller ouvrir la porte avec des mains poisseuses d'eau de mer.
(On dit eau de mer pour parler de cette eau particulière, très caractéristique, comme l'eau de Lourdes mais celle-ci passe sous le pont d'une jolie bourgade normande qu'on a pour l'occasion baptisée Pont-Eau-de-mer. Par contre elle ne fait pas de miracles et poisse singulièrement les mains des prédateurs de demoiselles).
Pas de torchon en vue car je travaille toujours sans torchon, sans artifice, un combat loyal à main nue pour mieux sentir vibrer ma proie. Ce sont mes deux facettes, à la fois sauvage et perfectionniste.
Pourtant ce ne sont pas les torchons qui manquent chez nous, ni les serviettes que j'ai bien du mal à distinguer, alors qu'il serait si simple d'y broder un T ou un S selon l'usage.
(Germaine n'a jamais su broder et prend toujours un malin plaisir à me présenter les deux, comme un éternel défi entre nous, mais je sais qu'elle est bien trop maniaque pour me tendre le mauvais, alors j'attends. Je ne suis pas joueur).

Derrière la porte, on doit attendre aussi mais ça n'insiste pas, ça ne frappe plus.
A cet instant on ne sait jamais si le frappeur regrette déjà son geste ou bien s'il se concentre avant de le réitérer... peut-être guette t-il quelque réaction qui l'encouragera, l'oreille collée à l'huis et à lui? le furtif glissement de charentaise, un «Tu crois que c'est qui» murmuré mais amplifié par la caisse de résonance du couloir...
Sur iTélé, Frédéric Mitterrand rend un hommage larmoyant à l'idole des yéyé brusquement disparue alors que sifflait le train. Du coup Gerglotte s'emmène... non, Germaine sanglote et je comprends que je n'aurai ni torchon ni serviette... peut-être un de ces kleenex qu'elle ne quitte jamais et qu'elle tripote fébrilement entre ses mains.
(Je dis kleenex mais j'ignore la marque de ses mouchoirs à jeter. J'ai toujours eu horreur de faire les courses avec Germaine, surtout pour acheter des choses qu'il faudra jeter plus tard).
Ainsi donc le père tranquille du twist est décédé. Tous ceux qui comme nous ont remué du croupion sur «La leçon de twist» dans les années soixante doivent être émus: «De tous côtés on n'entend plus que ça... Twist ans twist, Vous y viendrez tous...».
«Sniff... tu te souviens, sniff... Raymond?».
(Germaine dit toujours «Tu te souviens» - avec ou sans Sniff - alors qu'elle sait parfaitement que je m'en souviens et que si par hasard je ne m'en souvenais pas, je n'irais certainement pas lui dire le contraire).

Mais on frappe à nouveau. On a dû décoller l'oreille de l'huis pour mieux réitérer. Ça doit être important à l'heure précise des journaux télévisés.
D'une main poisseuse d'eau de mer j'ouvre la porte comme on ouvre une écoutille. C'est bien la concierge mais pas à quatre pattes, bien plus grande que chaque matin.
«Vous connaissez la nouvelle?»
Un locataire de sexe féminin aurait donc emménagé de manière impromptue sans qu'on n'ait rien entendu?
«Euh... non... elle s'appelle comment?».
Je ne sais pas chez vous mais chez nous, la concierge a un rire capable d'emplir une cage d'escalier de six étages jusqu'à l'explosion totale de l'immeuble, comme une frappe chirurgicale mal maîtrisée.
«Je veux parler de Richard Anthony!»
Madame Levret... Madame Dugenou me bouscule et rejoint Germaine pour partager son kleenex: » Moi ce que j'aimais de lui c'était son Itsy bitsy petit bikini».
Des images d'apocalypse me viennent en tête, celles d'une concierge échevelée accroupie dans l'escalier et débordant d'un horrible triangle minimaliste emprunté à Richard...
Madame Dugenou est intarissable: »Du sirop typhon, il a fait un tube, M'sieur Raymond!»
(M'sieur Raymond c'est moi, et j'ignorais qu'à l'époque on mettait déjà du sirop en tube).
Elle me prend les mains et un peu la tête: »Ah vous aussi, vous avez les mains moites, M'sieur Raymond».
Il est grand temps d'écourter l'homélie: »C'est à cause de l'eau de mer... j'étais en train de dépuc... d'ouvrir des huîtres».
Enfin la concierge nous quitte à regret c'est à dire à reculons jusqu'au paillasson. Le paillasson c'est comme qui dirait la frontière de notre espace vital, plus tout à fait chez nous et déjà chez elle - professionnellement parlant - comme les vingt huit paillassons dont elle a la responsabilité.
(Je dis aussi paillasson à propos du nôtre pour désigner l'oeuvre artistique en fibre de coco née de l'imagination débordante d'un artisan indonésien des puces de saint-Ouen et qui représente deux orangs-outangs en rut).
Germaine est effondrée et en manque de kleenex. Elle ne dînera pas ce soir.
Je reprends mon outil et ma toute dernière proie qui s'était rendormie au fond de la caissette en bois blanc comme un cercueil de crémation: »A nous deux, ma belle».
(Je dis ma belle mais - entre parenthèses - je ne sais pas pourquoi)

jeudi 2 octobre 2014

Cancoillotte et Trou du Cru

Cré vain Diou! J'ai pas été nominé mais ça fait rien... je vous la raconte quand même, cette virée dijonnaise ! 
 
 
 

 
 
Quand Oncle Hubert déclara que demain vendredi nous irions en ville, l'annonce fit l'effet d'une bombe d'autant plus que - le petit train des pêcheurs ne circulant plus que le dimanche entre Gissey et Dijon - on irait forcément “à la ville” avec la vieille Juvaquatre du grand-père.
Comme d'habitude Anastazia commençait à prendre le virot et l'Oncle s'empressa de la rassurer en détaillant ce bijou de technologie qu'était la Juvaquatre du grand-père: une treue à quatre portes avec freins hydrauliques et qui tapait le 95 kilomètres à l'heure.
Anastazia fut d'autant plus rassurée par ce chiffre de 95 kilomètres à l'heure qu'on n'avait pas besoin d'une heure pour gagner la ville...
On la laissa à ses considérations mathématiques pour aller préparer nos affaires.
 
L'Oncle avait ramené sa polonaise par le train - grand-père disait par l'arrière-train et sans crier gare - mais le récit de notre expédition à la ville présente plus d'intérêt.
Ce vendredi matin nous trouva cheurtés - mes deux cousins et moi-même - à l'arrière de la Juvaquatre; on avait consigné la chouinouse à la maison puisqu'elle passait le plus clair de son temps à chouiner comme toute chouinouse.
“N'allez pas beugner c'te bagnole!” recommanda le grand-père qui possédait la seule voiture à quatre portes du village.
Anastazia nous adressa de grands signes comme si nous partions au front.
 
On était si excités qu'on ne vit pas grand chose du paysage à part le viaduc de Velars-sur-Ouche qui nous rappelait à chaque fois la terrible catastrophe du Paris-Dijon de 1962.
Il y a bien longtemps que le petit jeu du comptage des écluses du canal jusqu'à Dijon ne nous intéressait plus et seul importait le bonheur de déambuler dans la capitale bourguignonne.
Laissant le lac Kir sur notre droite (qui ne contiendra jamais que de l'eau) et une fois passé le pont du chemin de fer, on entra dans Dijon sous une rabasse soudaine - un garot d'été - qui vida les trottoirs de ses piétons!
Le temps d'une délicate marche arrière le long des jardins Darcy et un sulot radieux revenait.
Même si la mascotte du jardin - l'ours Pompon en pierre blanche - semblait rigoler, la Juvaquatre était garée!
Monumental, le grand hôtel de la Cloche nous toisait dans son costume haussmannien et les explications d'Oncle Hubert nous le rendaient encore plus inaccessible... autrefois certains crus y auraient coulé aux robinets des lavabos.
 
On prit à droite puisque le flot des passants nous y entraînait, en direction de la rue de la Liberté qui bien sûr menait tout droit, non pas à la prison du Monopoly mais Place de la Libération.
Le tramway ayant définitivement disparu, la rue commerçante, livrée à la populace sur toute sa largeur grouillait dans un tumulte auquel nous étions peu habitués.
L'effervescence nous gagnait d'autant plus que nous approchions d'un spectacle que je dirai plus tard et que nous n'aurions manqué pour rien au monde.
J'ai toujours eu la moutarde en horreur et j'en demande pardon à mes aïeux mais la visite chez Maille - ex-Grey Poupon - était incontournable et on ne la contourna pas.
Pensez-donc, une institution de 1845, que dis-je, un musée où flacons, pots et moutardiers anciens renferment des dizaines de moutardes qui au vin blanc, qui au chablis ou au miel, bref tout ceci me montait au nez et me rappelait trop ces ignobles cataplasmes que je fuyais en hurlant, si bien que j'écourtai la visite.
Dehorrrs comme dans la boutique, ça rrroulait les 'R' à tourrr de brrras.
Pourquoi trouvais-je cet accent étrange, alors que ma mère les avait toujourrrs harmonieusement rrroulés sans que j'en sois choqué?
Il fallait que cette singularité soit d'importance pour que Molière dans son Bourgeois Gentilhomme en ait fait une description prrresque chirrrurrrgicale:
“L'R se prononce en portant le bout de la langue jusqu'au haut du palais, de sorte qu'étant frôlé par l'air qui sort avec force, elle lui cède, et revient toujours au même endroit, faisant une sorte de tremblement : R, RA”... la classe!
 
Pas fâché de changer d'R, je devinais un peu plus bas sur la gauche la fontaîne du Bareuzai - notre Manneken-Piss bourguignon - vêtu d'une simple feuille de vigne et qui “pissait” du vin une fois l'an pour les fêtes de la Vigne.
Oncle Hubert s'empressa d'ajouter que les bareuzais sont les vrais dijonnais, ceux qui autrefois portaient des bas rosés, couleur des jambes des vignerons après avoir foulé la récolte.
Bref, tant de détails nous avaient ouvert l'appétit et ce marchand ambulant de merveilles, bugnes et pain d'épice tombait à pic!
 
Libérés du flot de la rue de la Liberté, la vieille rue des forges nous plongeait subitement dans une atmosphère toute médiévale où Charles le Téméraire risquait d'apparaître d'un instant à l'autre à quelque borgnotte.
Nous n'écoutions plus Oncle Hubert, son orfèvrerie, ses forges, ses toits de tuiles plates vernissées aux losanges multicolores...
Déjà les trois étages de la façade gothique de l'église Notre-Dame nous écrasaient de toute leur hauteur d'où grimaçaient cinquante gargouilles inquiétantes jusqu'à ce qu'Oncle Hubert nous rassure quant à leur caractère purement décoratif.
Quiconque n'a jamais vu un jacquemart en action ne peut imaginer la magie d'un tel spectacle.
On trépignait si fort qu'Oncle Hubert en ferma son clapoir aussi ne saurons-nous pas pourquoi Notre-Dame de Bon-Espoir est une vierge noire et pas blanche.
 
Un jacquemart est un automate de bois ou de métal qui s'anime pour sonner les heures sur la cloche d'un campanile.
Un jour que notre jacquemart dijonnais s'ennuyait, il oublia de sonner. On eut alors l'idée de lui offrir une femme, Jacquotte - courte jupe et chapeau en galette - pour l'aider à sonner les heures puis vinrent plus tard les enfants Jacquelinet qui sonne les demies et Jacquelinette les quarts d'heure.
Les présentations étant faites, il était dix heures pétantes et Jacquemart et son épouse s'animèrent pour notre plus grande joie.
Voir et entendre sonner dix coups était loin de nous satisfaire et Oncle Hubert comprit qu'il allait devoir durer un quart d'heure afin d'assister au ballet des enfants.
Il nous abreuva de nouveaux détails, expliquant comment Philippe le Hardi rapporta “notre” jacquemart après sa victoire sur les Flamands en 1382...
 
Nos trépignements d'impatience encouragèrent Oncle Hubert à continuer en nous récitant par coeur ces vers du chanoine-maire Kir qui donna son nom au fameux blanc-cassis:
 
“Je suis en haut toujours de garde
Humant le bon vin, la moutarde
Et de minuit jusqu'à midi,
Tout en fumant une bouffarde,
Je sonne hardi-petit, hardi”
 
Autour de nous les curieux applaudissaient, certains même l'ayant pris pour un guide touristique mettaient la main à la poche.
On s'est payé une bonne tranche de rigolade et quelques unes de pain d'épice aussi quand Jacquelinet et Jacquelinette sont entrés en action.
La sonnerie du quart d'heure n'est qu'une formalité mais on eut le temps d'apercevoir le p'tiot et la p'tiote dans leurs oeuvres.
 
“Quand j'serai grand, j'ferai Jacqu'mart” déclara le petit cousin.
Vindieu, une vocation était née.
 
“Parait qu'ceux d'la place saint Marc à Venise sont plus grands” osa un touriste.
Les cousins et moi, on a un regard spécial pour ça, celui qu'on réserve aux cul-terreux, à ceux qui sont pas d'cheu nous.
Oncle Hubert quittait son costume de guide touristique, remercia les badauds et nous annonça la prochaine réjouissance:
“On va miger au buffet de la Gare!”
On a jarté d'là, d'autant qu'une nouvelle rabasse se précisait.
“Dis nononque, comment qu'y font les Jacquemarts pour pas rouiller?” demanda le petit cousin.
Heureusement la pluie qui redoublait nous évita un cours magistral de l'influence des oxydes hydratés sur le chapeau d'la Jacquotte.
On allait finir gaugés en arrivant au buffet.
 
Je connaissais la Gare de Dijon-Ville par coeur puisque chaque vacance scolaire m'amenait par le Mistral - le Trans Europe Express Paris-Nice via Dijon - mais je n'avais jamais déjeûné au buffet.
Je peux affirmer aujourd'hui que ce qui distingue un buffet de gare d'un autre buffet de gare c'est surtout l'fromage.
Si notre jeune âge nous portait naturellement vers cette vache qui riait, notre Oncle Hubert jubilait devant un plateau qui viaunait fort et chargé de choses étranges: Epoisses, Saint-Florentin, boule des moines et même un Trou du Cru dont l'énoncé nous fit mourir de rire.
 
Une grande jatte de fromage blanc à la crème acheva de nous gueuder tandis qu'Oncle Hubert rinçait son Trou du Cru d'un dernier galopin de Chassagne-Montrachet... on dira que la messe était dite et que notre escapade “entre hommes” finissait en apothéose.
On allait quitter la Cité des Ducs, laisser derrière nous Philippe le Hardi et ces jacquemarts qui rouillaient... en se promettant d'y revenir vite.
Que dire de plus à part qu'on dut pousser la Juvaquatre jusqu'à la pompe à essence “la plus proche”...
On faillit presque en oublier un “détail” qu'Anastazia ne nous aurait jamais pardonné!
On ne pouvait pas rentrer sans le traditionnel cadeau qui nous vaudrait de rebeuiller la moitié des boutiques et qui finirait dans le buffet.
“On a qu'à y ram'ner d'la cancoillotte!” lança le petit cousin.
En Bourgogne comme ailleurs la vérité sort de la bouche des enfants, surtout quand le seul “commerce” en sortie de ville est une pompe à essence qui vend du metton - le caillé qui sert à préparer la fameuse cancoillotte - et ainsi l'affaire fut entendue.
“On n'allait pas s'embistrouiller” conclut Oncle Hubert qui venait d'échapper de peu à une tisane!
La livre de metton bien calée sur mes genoux, je me retournai à temps pour apercevoir par la lunette arrière de la Juvaquatre le panneau “Bienvenue à Dijon” qui me souriait.
 
Lexique bourguignon-français:
 
beugner: cabosser
borgnotte: petite fenêtre
cheurté: assis
chouiner: pleurnicher
durer: patienter
embistrouiller: embêter
galopin: verre
garot: pluie d'été
gaugé: trempé
gueuder: rassasier
jarter: marcher très vite
miger: manger
nononque: oncle
rabasse: averse soudaine
rebeuiller: fouiller, retourner
sulot: soleil
tisane: engueulade
treue: voiture
viauner: sentir mauvais
virot: mal au coeur