dimanche 1 novembre 2020

La vilaine bébête

 Victime du COVID, le Prix de la nouvelle humoristique francophone 2021 n'aura finalement pas lieu.
Alors je publie ici le texte que j'avais proposé ...
Marre de la vilaine bébête !



« Te voilà piégée dans la situation la plus inconvenante qui soit » soupira t-elle en verrouillant le portail de l'Eden, la boîte de nuit où elle bossait comme barmaid.

Le vieux avait imposé la fermeture du lieu tous les soirs à l'heure de la prière des vêpres quand son grand luminaire s'éteint dans le ciel … par mesure de sécurité avait-il ajouté gravement.

Eve ne saisissait pas toujours le sens de ses paroles sans compter ses paraboles qui paradoxalement brouillaient l'écoute mais elle comprenait qu'aujourd'hui les choses avaient changé et que l'heure était grave.

La loi de la jungle ils la connaissaient tous et ils s'en accommodaient mais des mots nouveaux comme Distanciation Sociale, ça les horrifiait bien plus que de se faire bouffer par plus gros que soi.

Les deux videurs de la boîte – King et Kong – qui d'ordinaire ne s'en laissaient pas compter avaient déguerpi avec cette démarche machiste et ridicule qui caractérise les gorilles, les vrais.

Ces deux-là sont bons pour le chômage partiel songea t-elle.

A quoi bon fermer tard se raisonna Eve puisque le seul couple qui aurait pu danser sur la piste poussiéreuse c'était … elle et Adam qui de surcroît dansait comme un pied.
Elle retint un sanglot en se remémorant les jours heureux, les tout premiers jours et surtout celui où le vieux avait lancé son fameux slogan « Soyez féconds et multipliez-vous ! ».

La jungle alors paisible était devenue un sacré lupanar – même si le mot sacré était réservé au vieux – et ça s'était mis à copuler partout, sur terre, dans l'eau et même dans les airs.

Adam ne quittait pas le garde à vous et – la feuille de vigne dressée à l'horizontale – il ne cessait de la harceler en poussant des Bon Dieu tonitruants.

C'était leur toute première fois, toute toute première fois comme le braillerait bien plus tard une de leurs descendantes nommée Jeanne Mas.
Le vieux qui voyait tout avait quand même fermé les yeux et déclara que c'était bien.

Après des jours et des nuits et une palanquée de Bon Dieu tonitruants le ventre d'Eve avait fini par s'arrondir.

Au début elle avait cru à une indigestion de ragoût de pangolin mais à la réflexion ça ne pouvait pas être ça.

Eve n'avait pas son pareil – qui d'autre aurait pu être son pareil –pour cuisiner le pangolin aux champignons hallucinogènes selon une recette glanée dans le tout premier numéro de Genèse Magazine !

Elle en conclut que par quelque étrange opération du saint esprit elle se trouvait encombrée de son premier morveux et de son premier sujet de discorde avec Adam.

Elle voulait qu'on l'appelle Cahin et lui Caha … pourquoi pas Clopin ou Clopant tant qu'il y était.

Le vieux avait tranché – c'est toujours lui qui tranchait – ce serait Abel, prétextant que c'était déjà écrit et qu'on n'allait pas s'emmerder à graver de nouvelles tablettes.

« Abel... de Cadix ? » avait ironisé Adam avec cet humour caustique qui le caractérisait et qui plongeait Eve dans d'interminables réflexions.

Le vieux avait fait les gros yeux : »En attendant tu me feras le plaisir de construire un Moïse pour ce petit »

Depuis, Adam faisait la gueule.


Sur le chemin de la case Eve croisa un troupeau de phacochères masqués qui resta à bonne distance.

Le message du vieux était bien passé, quand il leur avait annoncé cette nouvelle abracadabrante il portait lui même un masque en peau de serpent, rendant ses voix encore plus impénétrables.

Des masques ? Essayez de coller un masque à un crocodile ou un rhinocéros, vous !


Ils allaient devoir faire face à un ennemi invisible, un grain de sable dans les rouages de son œuvre divine, une vilaine bébête qui s'était invitée dans sa Création et qu'il appelait un défaut de Genèse et pour s'en protéger il fallait s'astreindre à des gestes... il avait dit palissade ou barrière, un truc comme ça.

Quiconque croise le soir des phacochères masqués ne peut rester indifférent aussi allongea t-elle le pas malgré la hauteur de ses escarpins, des loups-bouquetins qu 'Adam lui avait confectionnés en peau de chamois et canidé d'après une publicité du premier numéro de Genèse Magazine.

Avant la menace bien des animaux tels que les singes, les homards ou les vélociraptors pratiquaient l'auto-isolement lorsqu'ils étaient malades mais à cette annonce les bonobos s'étaient mis à faire la gueule tout comme Adam qui se contenta de remonter la feuille de vigne au niveau de son nez en signe de rébellion.

Le vieux avait soupiré.

Si ça n'était pas du plus bel effet esthétique, ça aurait au moins le mérite d'être efficace à condition de changer la feuille toutes les quatre heures et les feuilles ne manquaient pas dans les vignes du Seigneur.

Résignée, Eve en avait fait de même sous le regard indifférent d'Adam dont la libido venait d'en prendre un sérieux coup.


Comme elle approchait de la case, un coup de pied malicieux la fit se plier en deux. « Satané Abel » jura t-elle en se tenant le ventre.
Elle tressaillit.

Quel avenir réservait-on à ce petit homme et à tous les frangins qui suivraient ? Une bouffée de culpabilité la submergeait, elle suffoqua et fut prise d'une quinte de toux sèche et incontrôlable en pénétrant dans la case.

Adam surgit de la cuisine et l'observa d'un air suspicieux: »Comment tu t'sens ? »

Eve rajusta son cœur croisé de latex – un soutif en feuilles d'hévéa confectionné sur une idée trouvée dans Genèse Magazine – et elle grogna simplement : »Pas au top. Je viens de fermer la boîte ».

« T'aurais pas pris de la poitrine ? » lança t-il en retournant à ses fromages, une mixture laiteuse qu'il s'acharnait jour après jour à perfectionner et qu'il appelait ses caprices de Dieu.

« Ça marchera jamais, tes caprices » soupîra Eve en s'affalant dans le hamac conjugal.

Entre deux quintes de toux elle demanda: « Quoi d'neuf ? »

«Pas grand chose, le vieux n'a rien créé aujourd'hui» répondit Adam «mais il cherche encore la p'tite bête »

«Qu'est-ce que tu veux dire ? »

« Tu vas pas l'croire. Il vient d'interdire les rassemblements de plus de dix au marigot ! »

Eve réfléchissait tout haut : »Si j'compte bien ça fait cinq bipèdes comme nous mais on est que deux pour l'instant ou bien deux quadrupèdes et la moitié d'un ... »

Peu enclin à compter les pattes, Adam coupa court : »Je sais pas pourquoi le vieux s'acharne comme ça. Et puis on est dimanche, non ? »

« Oui » confirma Eve « c'est le jour du Seigneur, son jour de RTT »

« RTT, c'est quoi ce truc ?» demanda Adam.

Eve répéta ce qu'elle avait lu dans son magazine favori : «Un cocktail Rhum, Tabasco, Téquila, c'est un RTT »

« Pouah ! » fit Adam qui ne buvait que du lait de chèvre «c'est un cocktail ou un médicament ? »

Songeuse, Eve soupira dans le hamac : »Si seulement ça pouvait servir de remède contre la bébête »


Eve cogitait et conclut enfin : »Faudrait un test »

Adam jubila : »Un test ? Bon sang, mais c'est bien sûr ! Faut demander ça aux macaques»

« Aux macaques ? » s'étonna Eve qui n'avait jamais fini de s'étonner.

« Ceux-là sont malins comme des singes » expliqua Adam « ils n'ont pas traîné à monter un business qu'ils appellent PCR »

« C'est comme un test de grossesse ? » demanda Eve.

«Pas vraiment. Le P c'est pour paille, le C pour coco et le R pour résultat» dit Adam «moyennant trois noix de coco ils te fourrent une paille dans le nez et si elle ressort vierge, c'est que la bébête n'y est pas »

« Génial ! » s'exclama Eve en battant des mains « quand est-ce qu'on fait ce test ? »

Adam se racla la gorge : »Quand on aura des noix de coco, ma jolie … il y a pénurie depuis que les macaques ont colporté l'affaire »

« Et avec des bananes, ça pourrait marcher ? » demanda Eve.

« Ça ne serait plus un PCR » soupira Adam «et puis il faudrait l'approbation du vieux »

« Depuis quand il faut son approbation ? » demanda Eve.

« Il faut officialiser le procédé, une garantie AOC, tu comprends ? » expliqua Adam.

« C'est quoi une AOC ? » demanda t-elle.

« C'est un truc du vieux, une Appellation d'Origine Chrétienne » soupira Adam.

« Alors tu devrais aller lui en parler maintenant » s'enthousiasma Eve.

« T'as raison, j'y vais de ce pas» dit Adam en abandonnant ses chers fromages.

« Prends plutôt un Hubert, ça ira plus vite »  lança Eve en quittant ses loup-bouquetins.

Par bonheur un fringant pur-sang arabe prénommé Hubert piaffait d'impatience à deux pas de leur case. Adam l'enfourcha.

« Où va t-on ? » hennit l'enfourché.

« On va chez le vieux » répondit Adam « et ça urge »

«Chez le vieux un dimanche ? » s'inquiéta Hubert «tu joues avec ta vie»

« On joue tous avec notre vie » marmonna Adam, la mine sombre.


Eve commençait à s'affairer en cuisine quand elle entendit frapper à la porte.
Inquiète, elle posa son râble de pangolin pour venir jeter un œil par ce petit guichet que le vieux appelait bizarrement un judas mais elle ne vit rien.

La jungle retrouvait son silence de circonstance mais comme elle faisait demi-tour, on frappa à nouveau.
Cette fois elle ouvrit et vit qu'en effet il n'y avait rien sinon une de ces misérables bestioles rampantes du genre serpent à sornettes qui lui fila entre les jambes, attiré par l'odeur peu ragoûtante des fromages.
Elle s'empara d'un de ces morceaux de bois dont on fait les gourdins et poursuivit la bestiole en soupirant : »Qu'est-ce que je vais bien pouvoir cuisiner avec ça ? »


Décidément, ça n'était pas son jour ...



samedi 5 septembre 2020

Labourage et déchaumage

 Publié au Défi du Samedi sur le thème de l'éteule



« Dis-donc Marcel, ça s'rait pas toi qu'a passé la moiss-batt dans l'champ d'la Fernande ce tantôt ? »

« On peut dire ça comme ça »

« Déconne pas. J'te parle du boulot, pas de la gaudriole »

« Ouais c'est moi, pourquoi ? »

« T'aurais t'y pas oublié de régler la hauteur de la barre de coupe ? »

« Euh … j'ai fait comme d'hab et ça avait l'air de lui plaire»

« Tu rigoles ou quoi ? Joue moins à la courte paille avec la Fernande et occupe toi sérieusement d'la mécanique ! »

«Qu'est-ce que tu lui reproches à mon réglage de barre de coupe ? »

« Va voir la hauteur de l'éteule dans son champ, tu vas comprendre »

« Moi j'aime quand c'est bien ras »

« Marcel, tu veux bien être sérieux cinq minutes ? »

« Qu'est-ce que ça peut foutre que l'éteule soit haute ou basse ? C'est que d'l'éteule. Ça sert à rien l'éteule»

« Dis-donc Marcel, qui c'est qui va s'faire chier demain pour le déchaumage ? »

« J'vais te dire c'que j'en pense du déchaumage … le déchaumage c'est fait pour les technocrates de l'agriculture, c'est pas pour nous »

« Technocrates ou pas, c'est moi qui déchaume demain, alors si l'éteule est trop haute comment je vais faire avec les advantices ? »

« Avec les quoi ? »

« Les advantices Marcel, les mauvaises herbes »

« Tu peux pas parler français ? On gagnerait du temps»

« En attendant on va s'payer une minéralisation excessive de l'azote »

« Hein ? »

« Laisse tomber Marcel … heureusement qu'y a la pédofaune »

« Euh … c'est quoi un pédophone ? Un téléphone pour lopette ? »

« La pédofaune c'est la faune du sol... les acariens, les tardigrades, les rotifères »

« Hein ? Y'a tous ces trucs étrangers sous nos sabots ? »

« Ouais, y'a pas qu'les vers de terre, Marcel »

«Vain diou! Ça a bien changé. De mon temps on labourait par dessus l'éteule sans s'occuper si y'avait du monde en dessous. Et d'où ça vient tout ça ?  Ça doit venir des migrants»

« Laisse les migrants tranquilles, Marcel. Regarde la Fernande, tu sais d'où qu'elle vient ? »

« Euh … on s'en fout du moment qu'je sais où elle va, non ? »

«Fais quand même gaffe Marcel. Sors couvert ! »

« T'inquiète. Je respecte les consignes, je mets mon masque »

« Et les gestes barrière, Marcel ? »

« Tu sais, moi la barrière, j'la saute aussi !! »


dimanche 16 août 2020

Ambiance

Publié sur le site MilEtUne Histoires d'après l'illustration




La nuit était tombée des nues ou bien d'ailleurs

Germaine juste avant en avait fait autant

butant sur un rocher … un soleil éclatant

quelle idée de venir à la plage en tailleur !


Tandis qu'elle geignait dans la douceur du soir

je déclamais serein « Oh temps suspends ton vol »

ce n'était ni l'endroit pour se casser la fiole

ni l'instant pour pleurer dans un bout de mouchoir


Ce rocher raboteux me talait le croupion

mais le lieu était beau et ce moment magique

Germaine s'épanchait d'un flux hémorragique


J'aspirai des embruns les fragrances marines

Germaine défaillant se pinçait les narines

je m'étais déchaussé, libérant mes arpions ...

mardi 11 août 2020

Brèves du 11-08-2020


(Parce que la vie est trop courte)


Trump : »La grippe espagnole de 1917 a probablement mis fin à la Seconde Guerre mondiale »

à moins que ça ne soit la Guerre de Cent ans ?


Le Mans : Il s'introduit aux pompes funèbres et s'enfuit en courant

Pompes funèbres et bottes de 7 lieues, il est parti à tombeau ouvert


Au Mexique, enquête ouverte après la castration d'un ours qui reniflait les randonneuses

C'est l'homme qui a vu l'ours qui a vu les randonneuses

lundi 10 août 2020

Docteur Bicoque

 

Publié sur le site MilEtUne d'après l'illustration




« C'est bien la maison du docteur Edwardes ? »

« Non madame, le docteur Edwardes n'exerce plus depuis 1945 ...

maintenant c'est le docteur Bicoque»

« Ah ? Ne me dites pas que j'ai monté vos 39 marches pour rien ! Dites-moi, le docteur Edwardes a pourtant eu un fils ... »

« Oui, il a eu un Oscar en 1946 mais pourquoi cette question ? »

« Pour rien … donc je vais consulter le docteur Hitchcock »

« Euh … Bicoque, Alfred Bicoque. Et pour quelle affection le consultez-vous ?»

« Je viens le voir à propos de sueurs froides qui me gâchent la vie depuis longtemps»

« C'est à dire que le docteur Bicoque est spécialisé en staphylocoques, streptocoques, pneumocoques ... »

«En somme il fait dans les coque»

« C'est cela madame mais il fait aussi dans les ose»

« C'est à dire ? »

« Et bien … psychose, hypnose, mycose, j'en passe et des meilleures »

« Ah ? Et la meilleure c'est quoi ? »

« C'est l'ornithophobie »

« Ça me plait bien ça, l'ornithophobie. Est-ce que ça a un rapport avec les sueurs froides ? »

« C'est une réaction possible si vous avez peur des oiseaux »

«Ah ça oui, d'ailleurs je n'ai pas de fenêtre sur cour »

« Bien donc je vous inscris en tant qu'ornithophobe … vous ne serez pas la première, loin de là »

« A propos de phobie, je ne voudrais pas abuser mais je souffre aussi d'aichmophobie »

« C'est à dire ? »

« Et bien j'ai peur des objets pointus comme les parapluies, les parasols, les paratonnerres et ... »

« Excusez-moi, vous vous piquez souvent à un paratonnerre ? »

« Euh … surtout quand je veux fuir les oiseaux »

« Avez-vous essayé la paraffine ? »

« La paraffine ? Pourquoi faire ? »

« Parce que ça glisse mieux … excusez-moi. C'est une plaisanterie de mauvais goût. Je voulais dire paracétamol »

« Le paracétamol, c'est aussi une blague ? »

« Non madame, c'est juste un antalgique »

« Dommage. Je trouvais ça drôle votre paracétamol. Donc je vais prendre rendez-vous avec le docteur Hitchcock »

« Euh … Bicoque, Alfred Bicoque »





samedi 25 juillet 2020

Coâ ?


Publié au Défi du Samedi




« Coâ »
« Quoi Coâ ? »
« Ben, Coâ quoi ! »
« Oui mais pourquoi on fait tous Coâ ? »
« J'en sais rien, on a toujours fait Coâ dans la famille »
« Tu crois pas que trop de Coâ tuent le Coâ ? T'as jamais essayé de faire Meuh ? »
« Pour Coâ faire ? »
« Ben ça nous changerait un peu »
« T'as de drôles d'idées toi … où t'a pêché ça ? »
« J'ai lu ça dans Batraciens Magazine, c'est un certain La Fontaine qui propose le Meuh … parait que ça fait un effet boeuf »
« Tu nous vois faire Meuh toute la nuit dans l'étang ? »
« Ben pour Coâ pas ? Essaie un peu pour voir»
« Meuhoâ … Meuhoâ »
« C'est pas vraiment ça. Tu devrais te gonfler un peu plus »
« J'voudrais t'y voir. Essaie un peu toi aussi »
« Hum … Hum »
« Ouais, ben c'est pas mieux »
« Je crois qu'on devrait enlever nos masques »
« Certainement pas, pour qu'on nous traite de pangolins et qu'on nous accuse de tous les maux de la terre »
« Je suis sûr que sans nos masques on y arriverait mieux »
« Enlève le si tu veux, moi je le garde, et puis j'en ai rien à foutre de tes Meuh »
« Ah tu vois ! T'a réussi à dire Meuh »
« Toi aussi»
« Tu Croâ ? »
« Non, là tu exagères »
« Pour Croâ ? »
« Ben là, t'es plus corbac que grenouille »
« Et ton La Fontaine, il en dit quoi des corbacs ? »
« Il en fait tout un fromage pour pas grand chose ... »
« Finalement je vais garder mon Coâ, c'est plus simple »
« T'as raison … quand j'pense que le paon fait Léon Léon alors que Léon le chasseur fait Pan Pan ! »
« Coâ ? »
« Oublie. Laisse tomber ... »

samedi 27 juin 2020

Ali Baba


Publié au Défi du Samedi sur le thème Droguiste



Au village il y avait une famille de droguistes qui tenait une sorte de caverne d'Ali Baba même si le père s'appelait Ali Ben Youssef.
C'était le seul endroit que je connaisse où vous entriez pour acheter une serpillière et d'où vous ressortiez avec des tringles à rideaux et des tapettes à souris !
Dans la famille Ben Youssef j'ai souvent pioché la mère, une femme acariâtre attachée à son tiroir-caisse comme un kebbab à sa broche.
Je n'ai jamais compris comment on pouvait avoir autant de poils sous les bras quand on vend des lames de rasoir par paquets de cent !
Dans la famille Ben Youssef j'aurais préféré – façon de parler – piocher la fille Aïcha mais le père Ali veillait comme un cerbère sur sa marmaille et se méfiait des piocheurs ...
Le benjamin qui se prénommait pourtant Djamel tenait la partie mercerie et vendait des boutons, lui qui en exposait de nombreux échantillons sur sa figure.

J'y allais surtout chercher des asticots pour la pêche et des wassingues pour la mère et quand je réclamais une ristourne, Ali hurlait « Des clous ! » même s'il ne m'en donnât jamais la moindre poignée …
La plupart des gens boudaient la caverne, préférant les grandes enseignes où « il y a tout ce qu'il faut » et où « les envies prennent vie ».
Et puis le jour vint – il fallait bien que ça arrive – où la vieille Simca 1000 du maire explosa sa tête de delco au milieu de la grand'rue.
On chercha partout dans le canton de quoi faire redémarrer l'antique carrosse de notre édile … mais que dalle, nib comme ils disent au bled !
Persuasif, je réussis à traîner le premier adjoint – celui qui porte trois stylos à la poche de son costume – jusqu'à la droguerie.
Le brave Ali Baba ayant fouillé une heure dans son souk en extirpa du fin fond une tête d'allumeur des années 60 de chez Ducellier qu'il eut tôt fait d'adapter à grands coups de lime et de tournevis.
La Simca repartit sur trois pattes sous les Hourra des villageois et quelques pétarades qui laissèrent sur la chaussée un bon morceau de pot d'échappement rouillé mais Ali venait de gagner ses lettres de noblesse.

Le jeune garagiste du village – féru d'électronique, d'ABS et de GPS et ignorant tout des tronches de Delco – rentra chez lui en haussant les épaules.
Madame Ben Youssef empocha les 18,71 euros avec un rictus non feint tandis qu'Aïcha m'envoyait le plus beau sourire du monde.