samedi 23 novembre 2019

Encore raté

Publié au Défi Du Samedi sur le thème du yoghourt



Il est passé tout droit, fier, hautain, imprévisible mais bien fermenté... tout comme Germaine sa lanceuse.
Germaine avait très vite été douée au lancer d'objets en tous genres et le message «Yaourt ou yogourt... prends-ça dans ta tronche !» m'est parvenu bien après le crash du produit concerné dans la soupière rose en porcelaine de Gien, cadeau de mariage de tante Anastasia qui trône sur le buffet depuis... depuis ce lointain événement.
En vingt ans de mariage j'étais devenu expert en balistique et en dépit de la masse du projectile, de ses frottements dans l'air et de l'arthrose du poignet de Germaine, je peux affirmer que la trajectoire de cette voie lactée était rectiligne et qu'elle allait manquer sa cible.

Autrefois on n'était pas riches alors on le dégustait à deux, les yeux dans les yeux et cette petite cuillère qui allait et venait alternativement dans nos bouches gourmandes était un merveilleux excitant.
On terminait alors notre délicieux dessert en s'en tartinant sous la couette avec... non, vous n'en saurez pas plus.
Et le temps a passé, on est devenus moins pauvres – chacun sa petite cuillère – et on est passés aux fruités sauf qu'on n'était déjà plus d'accord sur le fruit ni sur la nature ni sur le nom lui-même.
Il faut dire que Germaine s'était mise à parler le yaourt, des phrases floues ponctuées d'onomatopées, un jargon incompréhensible qui n'arrangeait pas cette situation conflictuelle.
De biquet, je suis devenu vieille carne alors elle est passée de chaton à grosse vache car même en terme d'affections on n'était plus d'accord ; mon cholestérol et son ostéoporose faisaient mauvais ménage.

C'est alors que le sujet sur l'orthographe du yaourt est venu sur le tapis si j'ose dire, tout comme le projectile qui – dégoûtant de la soupière rose de notre beau mariage – s'était répandu piteusement à mes pieds en une petite flaque laiteuse.
« Raté ! » ai-je crié, triomphant et sûr de mon fait « Va t'en donc voir Erdogan chez les turcs et demande lui s'il y a un 'h' à yogurt ! »
« Et toi chez les grecs ! » m'a t-elle rétorqué en référence à un séjour au pays hédoniste qui ne m'enchantait pas plus que ça .
« Le grec c'est du brebis, Madame... pas d'la vache » ai-je rectifié savamment.
« D'abord on dit Erdoan... pas Erdogan ! » m'a t-elle asséné, forte de tant de soirées passées à regarder BFM TV.

Voilà qu'on en était arrivés à s'écharper sur l'alphabet, mon 'h' contre son 'g'.
« Après on s'étonnera que les pays se fassent la guerre » ai-je voulu conclure en élevant le débat.
« Va plutôt chercher la wassingue pour nettoyer ce gâchis» a t-elle lancé, à bout d'arguments pour ramener le débat au ras du sol.
Depuis huit jours qu'elle avait découvert ce mot, elle me le servait à chaque occasion c'est à dire deux fois par jour et je maudissais le type qui avait lancé ce défi un samedi matin, à l'heure où les gens normaux font la grasse mat ou leur tiercé !
Alors je suis allé chercher une serpillière – sans commentaire – pour nettoyer le gâchis d'un yogourt nature qui n'avait rien demandé à personne.

Pour l'heure Germaine s'était privée de dessert et comme il ne lui restait qu'une banane ou des kumquats – par prudence et par respect pour le 'k' et le 'q' – je lui ai suggéré la banane, fruit de forme ambiguë certes et qu'un farfelu nommé Rocco Polo ou Marco Polo avait osé baptiser « pomme du Paradis »... tu parles !

En la regardant engloutir sa banane aux multiples bienfaits, j'imaginais tous les combats qu'elle menait : dépression, stress, gueule de bois, nausées matinales ; Ah ça ! elle m'en servait des nausées matinales, bref... non, vous n'en saurez pas plus.

4 commentaires:

  1. Germaine a des nausées matinales... a t-elle vendu son corps comme mère porteuse ?

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  2. Il a des gens qui pédalent dans la semoule, vous deux c'était dans le yaourt. Chacun son truc...

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